Notes sur le travail - François-Marie Banier

Une exposition commence par un désordre. Au fur et à mesure des sélections et des choix, une cohérence, une forme, une vision du monde vont naître et sortir du chaos. Toute la question est de savoir quelle forme et quelle vision du monde.

La première étape est la lecture des planches contact. Les planches sont pour le photographe comme le bloc de pierre brut pour le sculpteur : une extraction massive de matière première dans la carrière de la réalité. Vient alors le nécessaire travail de dégrossissage. Supprimer la matière superflue, faire les premiers pas vers une forme grossière, bientôt une ligne. Au contraire de la sculpture de taille directe, ici on ne retranche pas : on prélève les images.

C’est dans cette demi-conscience essentielle à l’acte créatif, l’œil collé à l’image, sans recul, que l’on fait les choix décisifs quant au style, à l’émotion. Une fois cette opération effectuée, tout reste à faire, mais tout est déjà joué.

Sur la masse d’instants contenus dans une planche contact, seuls 10 % au grand maximum seront retenus et agrandis en tirages de travail.

La lecture des planches procure un plaisir incomparable, proche du plaisir que peut ressentir un chercheur devant son microscope. Nous sommes là pour trouver une pépite d’or perdue dans des tonnes de caillasse noire. Mais une unique photo n’a jamais fait à elle seule ni un livre ni une exposition. Tout reste à faire.

Les tirages de travail arrivent du laboratoire. Il va falloir les voir un à un, séparer le bon grain de l’ivraie. C’est la redécouverte en grand de ce que l’on a vu en tout petit quelques jours plus tôt. Toujours avec l’idée en tête de dénicher la photo meilleure que les autres, on ressent une légère appréhension : y aura-t-il de bonnes surprises ou sera-t-on déçu ? L’expérience blinde littéralement chacun de nous face à la déception : nous savons que, la plupart du temps, presque aucune photo ne survivra. Dans la discipline mécanique de la photographie qui repose sur le principe de quantité, l’art reste l’exception. Le taux de « réussite » sera cette fois-ci inférieur à 10 %.

Après avoir conservé les photos que nous avons choisies selon des critères de sujet, de forme, d’émotions et de vie – critères que l’on veut le plus objectif possible mais qui restent difficilement explicables –, on les mets dans une boîte et on les laisse reposer. On rouvre la boîte de temps en temps pour les laisser à nouveau entrer dans notre vie. Ce n’est pas seulement nous qui adoptons les photographies, ce sont aussi elles qui nous adoptent. Ceci est la meilleure épreuve qu’on peut leur faire passer : nous avons entre-temps eu d’autres points de vue, nous changeons d’humeur, nous sommes plus heureux ou plus malheureux. L’éclairage change et nous voyons mieux. Comme un peintre redécouvrant ses toiles qu’il avait tournées contre le mur de son atelier pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voire plusieurs années.

Après avoir resserré le choix de photographies un certain nombre de fois – avec de nécessaires retours en arrière -, restent celles qui ont éliminé toutes les autres. Chacune de ces photos de sujets différents a une qualité particulière : elle recèle une histoire que l’on ne peut que deviner, qui va au-delà de l’anecdote, la détache de tout récit extérieur, de toute narration, de toute forme de reportage. Chacune de ces photographies est une entité autonome. Mais à elles seules, elles ne peuvent constituer un livre. Le style du photographe exige qu’une exposition ou un livre soit plus proche du mouvement de la vie, plus en prise avec cette plénitude de sensations quotidiennes.

Nous allons alors reconstruire un récit autour de cet ensemble, sorte de squelette du projet final. Trouver un début, une fin, créer un fil continu, un rythme, procéder à des ruptures et des rapprochements, insérer des séquences. Au cours de ce processus viennent les idées fortes : le titre, l’image de couverture, les partis pris esthétiques et narratifs. À la fin de ce travail de précision, notre désir est d’aboutir à un livre qui se lit à la fois comme un roman et comme un témoignage d’expériences et de trajectoires vécues, transmises à travers un filtre qu’on pourra nommer art, photographie, document – peu importe.

Notes sur le travail

par Martin d'Orgeval


Ce texte a été écrit par Martin d’Orgeval, publié chez Steidl à l’occasion de la sortie du catalogue de l’exposition Perdre la tête qui a eu lieu à l’Académie de France à Rome, Villa Médicis du 26 octobre 2005 au 9 janvier 2006.


Photo: Martin D'orgeval par François-Marie Banier