« Photographier, c’est conférer de l’importance. »
Susan Sontag

 

Raconter des histoires, taire le mystère

Si près que s’approche l’objectif, les personnes photographiées par François-Marie Banier conservent toujours une part de mystère. Ainsi, que savons-nous de cette femme qui, un jour ensoleillé de juin 1994 à Paris, fait étalage de tout son érotisme en pleine rue ? Nul doute qu’en la regardant, beaucoup, hommes ou femmes, remarqueront qu’elle a dépassé depuis longtemps la fleur de l’âge : pourquoi alors exhiber un corps rien moins que parfait ? Ces mêmes personnes jugeront frivole, peut-être même obscène, sa façon de se mettre à nu. En méprisant la dignité absolue de la femme, leur jugement passe à côté de ce qui justement fascine le photographe. Cette dignité est là, dans l’impassibilité du regard sceptique qui dit tous les hauts et les bas d’une vie vraiment vécue. Le port de tête, l’angle des bras légèrement crispés et les rondeurs du corps révèlent une force d’âme qui annonce : « Regardez-moi, je suis dans la plénitude de ma vie et s’il le faut, je suis prête à la donner toute entière. » Son accoutrement a beau prétendre le contraire : cette Joséphine Baker du trottoir n’est pas une femme facile. Il doit en coûter de l’aborder, précisément parce qu’elle est déshabillée. Banier nous montre cette femme, dont on ne peut que deviner l’appartenance sociale, comme une héroïne moderne, et c’est là son mystère. Ce qu’elle a vécu et qui fait que nous la voyons telle qu’elle se présente ici nous échappe. Nous n’en saurons rien. Mais la présence de cette femme est nimbée d’une aura d’histoires innombrables, qui plongent autant dans le passé que dans le futur.

Une autre femme : lourdement vêtue, bardée d’un casque, de lunettes noires et de bottes, elle sort son petit chien. La manière dont la Romaine se cache derrière sa carapace n’est pas moins éloquente que celle dont la Parisienne se dénude. Là encore, nous sommes confrontés à la force concentrée d’une vie, mais ce n’est pas à sa plénitude qu’elle nous renvoie, c’est à sa peur d’être blessée et humiliée. Nous nous souvenons des innombrables femmes qui, mues par une peur légitime d’être violées, enveloppent leurs corps dans des haillons en temps de guerre. Dans une métropole du Sud et en plein jour, qu’est-ce qui peut conduire une femme d’âge mûr à se protéger ainsi de la proximité avec l’autre ? Nous ne le saurons jamais.

Et — pour prendre une troisième personne — qu’est-ce qui anime cette marcheuse plongée dans ses pensées qui croise le chemin du photographe tout près du Palais de l’Élysée ? Banier l’a rencontrée régulièrement au fil des années. Un jour qu’il l’avait suivie, il a découvert qu’elle vivait dans un abri de fortune au milieu d’un parc. Une silhouette dont il dit qu’elle est « une véritable église, un monument ». Encore un mystère que nous sommes incapables de percer et que le photographe se contente de transmettre au monde.

Avec chaque mystère que les clichés de Banier nous donnent à méditer s’ouvre un abîme de récits possibles, une forêt de voix qui inlassablement voudraient se faire entendre. Car François-Marie Banier n’est pas seulement photographe, il est également romancier — quand il photographie, il raconte aussi des histoires. Manifestement, il séjourne volontiers dans des métropoles, dans des lieux qui offrent un espace et un refuge à ceux qui sont sortis des sentiers battus d’une vie bourgeoise, qu’ils en soient sortis de leur plein gré ou qu’ils aient été jetés sur le bord du chemin après un drame brutal qui rend tout retour impossible. Banier ne traque pas les êtres en marge, il croise les protagonistes des photos publiées dans ce livre le plus naturellement du monde, parce que le regard qu’il pose sur les autres est profondément humain et respectueux. Dire du photographe qu’il est un voyeur, aussi léger le reproche soit-il, ne tient pas. C’est vrai, Banier ne demande pas leur accord à ceux qu’il photographie, car alors le caractère de ses clichés s’en trouverait radicalement changé. Si Walker Evans a fait mouche avec sa série des Subway Portraits (1938-1941), c’est uniquement parce qu’il les avait volés avec un appareil caché. Banier ne cache pas vraiment son appareil : il est sûr de la gratitude de ceux qui se rendent compte de sa présence, la gratitude d’avoir été choisi.

Le gardien à l’entrée du Metropolitan Museum : quel visiteur lui accorderait une attention aussi grande ? Le s.d.f. qui a garé rue Saint-Martin  sa maison mobile, faite de bric et de broc : il répond au regard du photographe par un sourire confiant, comme s’il rencontrait un vieil ami. Et cet homme fluet dans son costume trop grand que Banier a croisé en 1994 à Venise, alors qu’il se rendait chez Marlon Brando : n’offre-t-il pas toute sa détresse à celui qui lui fait face dans un moment de confiance poignant ? Consciemment ou non, la plupart des personnes braquées par le viseur de Banier semblent ressentir cet instant perdu sans retour qui atteste une fois pour toutes de leur existence.

 

Des approches différentes

Si les photographies forment un ensemble d’une certaine homogénéité dans la description des sujets, un examen attentif révèle qu’elles résultent d’approches très différentes. Observons le vieil homme en costume trois pièces, portant chapeau et parapluie, qui s’est arrêté net au beau milieu du trafic sur l’avenue des Champs-Élysées. Les flots de véhicules rendant délicate la traversée de la chaussée, sa brève halte devient un espace de temps atrocement long, interminable. Sous ses pieds, le temps semble s’être arrêté. Banier n’est pas sans savoir qu’il y a cinquante ans, l’allure de cet homme était typique du Paris bourgeois, car elle allait de pair avec certaines normes et un ensemble de règles qui déterminaient l’ordre social. August Sander avait déjà ébauché le prototype de cette attitude dans ses photographies. Dans le Paris de 1992, l’allure de l’homme produit un effet presque tragique, comme un vain effort pour sauver l’ancien ordre bourgeois du temps qui passe. Dans le même temps — la photographie le montre aussi —, cet homme garde une contenance que rien ne semble pouvoir ébranler, l’agitation de l’avenue ne l’atteint pas vraiment. Sa présence a quelque chose de pitoyable et de comique à la fois.

Quand Banier braque son appareil sur des manifestants qui protestent contre la transformation des animaux en viande bouchère, il découvre incidemment un trait démoniaque et une violence latente sous le masque bovin. Il échange un regard qui aime l’humanité contre un autre, tranchant comme le scalpel. Il n’agit pas autrement avec la supportrice fanatique de Le Pen, qui n’hésite pas à se servir de son teckel comme d’un instrument de propagande.

À l’opposé, le photographe savoure visiblement l’image que l’homosexuel bardé de chaînes veut donner de lui, affichant avec une belle assurance son obsession à la Parade Gay ; il se délecte également de l’image loufoque du retraité si confiant rencontré dans la petite ville de Sommières. Le profond respect qu’il voue à la plantureuse concierge en tenue de travail, peu soucieuse de son image, qui exhibe fièrement son caniche, est manifeste. Quand il débusque l’ancien policier devenu travailleur bénévole auprès des putains de Pigalle, le comique de la situation crée une entente secrète que l’homme accepte de bonne grâce. Dans les bains publics d’Atlanta, les deux hommes nus présentent leurs corps vieillissants à l’appareil sans une once de pudeur. Peut-être feront-ils l’amour quand le photographe sera reparti, qui sait ?

Aussi intégrés que puissent être ces différents personnages dans leurs milieux sociaux très divers, souvent opposés, l’appareil de Banier trouve le moyen de les approcher, de cristalliser ce qui fait d’eux des êtres uniques parmi des milliers d’autres. L’acuité du regard de Banier, sa capacité à révéler le comique dans la banalité, ne se départ jamais d’un profond respect pour la dignité humaine. Il faut garder à l’esprit que les portraits des figures marginales montrées dans ce livre ne sont qu’un élément modeste, bien qu’extrêmement éloquent, d’une œuvre largement plus vaste, dans laquelle tous les contemporains possibles ont leur place, de Samuel Beckett à Vladimir Horowitz et de Silvana Mangano à Johnny Depp. Néanmoins, les portraits des anonymes attestent sans équivoque possible de l’intérêt ininterrompu de Banier pour l’humanité dans sa diversité.

Diane Arbus a dit un jour : « On voit quelqu’un dans la rue et ce qui frappe, c’est le défaut ». On ne pourra pas dire de Banier qu’il est insensible à ces défauts. Mais chez lui, cette manière de voir est absorbée par un désir fou et sans limites de découvrir l’homme dans la banalité et l’extravagance : il veut révéler l’intégralité du registre des émotions et des sentiments, toutes ces histoires cachées dans les rides d’un visage, dans les gestes, le corps et son allure.

 

L’équilibre précaire

Certaines photographies pourraient peut-être être regroupées sous le titre : Scènes de vies abîmées. Nous voyons l’ancien soldat amputé d’une jambe qui se repose dans l’herbe, quelque part à Miami. Nous voyons l’enfant minuscule dans une banlieue lointaine de Salvador au Brésil, seul devant l’imposante porte d’entrée d’une maison. Nous voyons la religieuse dans une maison de retraite londonienne et nous l’imaginons autrefois, plongée dans des tâches harassantes qui avaient principalement pour objectif de servir les autres. Il ne reste rien que la solitude de la vieillesse. Ce qui est montré ici, ce sont des personnes qui n’ont pas grand-chose à attendre de la vie ; toutes, à leur manière, sont marquées par les injustices qui les ont fatalement frappés. Pourtant, chez Banier, ces hommes et ces femmes brillent comme des phares dans la foule. Les photographies martèlent : « Cet homme, cette femme, celui-ci, celle-là aussi, comptent, ils ne comptent pas moins que n’importe lequel d’entre nous. »

Nous voyons le dos d’un homme tatoué d’un « je vous hais » et nous voyons l’autre tatouage, où les mitraillettes éparses s’assemblent pour former un nouveau symbole, l’étoile à cinq branches de la liberté : deux tatouages comme deux réponses à l’injustice, deux émanations d’une volonté opiniâtre de rester maître de son destin, quelle qu’ait été la violence des coups portés. C’est justement dans ces photographies focalisées sur la vie marginale que transparaît ce qui ne cesse de préoccuper François-Marie Banier : la condition humaine. Ce questionnement permanent élève le photographe et son travail au rang des grands noms de la photographie qui se sont emparés du même thème, parmi eux August Sander, André Kertész, Henri Cartier-Bresson, Robert Frank. S’interroger sur les conditions de l’être humain présuppose que le photographe a été en mesure d’accumuler une expérience suffisamment vaste. C’est le cas de Banier. Sans cette expérience, son œuvre photographique ne ferait qu’effleurer, sans la développer, cette conscience de la condition fragile de l’homme qui émane de chacune de ses photographies.

« Quand je photographie, explique Banier, c’est un peu comme quand j’écris. J’écris à cause de la blessure qui est en moi. Je me bats avec cette blessure depuis que j’ai cinq ou douze ans peut-être. Et tout ce qui, à trente ans ou plus, jaillit de l’écriture, est nourri de cette douleur. Mes photographies sont remplies des impressions et expériences que j’ai vécues il y a très longtemps ou des personnes que j’ai connues il y a des années. » Ces propos nous éclaire sur ce qui fascine le photographe et expliquent pourquoi il réussit depuis plusieurs décennies à dénicher ses modèles parmi des milliers d’individus, partout dans le monde.

Regardons enfin la femme que Banier a rencontrée en 1988 à Calcutta. Il ne s’agit en aucun cas d’une exclue, d’une femme rejetée à la marge de la société. Ses bijoux luxueux, sa robe à fleurs, comme assortie aux tentures de la pièce, son teint soigné : tout renvoie à une situation matérielle confortable. Il ne fait aucun doute que la femme était autrefois une beauté, une diva, une séductrice. Soyons cru : ces années-là sont bel et bien révolues. Mais les yeux soigneusement maquillés et les sourcils tracés au crayon nous disent aussi autre chose : une rébellion désespérée contre les ravages du temps. Au milieu du fond de teint, les yeux sont comme deux puits de tristesse incommensurable, comme endeuillée, d’où jaillit la tragédie de la vieillesse sans fard. Son regard fixe un avenir qu’il sait compté et fait écho à une certaine tension dans les mains, un peu trop crispées sur leur sac. Un détail infime, apparemment anodin, surgit plutôt par accident, comme le lemme dans un contexte emblématique. Sur la bandoulière du sac, on peut lire « age », trois petites lettres, rien qu’un fragment d’une marque, mais pour celui qui regarde, elles résument toute la signification de la photographie.

On the Edge ne renvoie pas seulement à une vie en marge de la société, sans revenus réguliers ni soutien d’une famille ou d’un être aimé. Cela peut aussi signifier que la vie des autres va soudain plus vite que la sienne propre. La femme de Calcutta nous le rappelle, comme nous le rappelle l’homme arrêté au milieu de l’avenue des Champs-Élysées. N’importe qui, homme, femme, enfant, en n’importe quel endroit du monde, peut un jour se retrouver à la marge, dès lors que quelque chose s’aggrave au point de devenir stigmate. Quelquefois, nous apprennent les photographies de Banier, ce n’est rien de plus qu’une petite manie, qu’une marotte qui marginalise, parfois une infirmité physique, l’âge, un coup du sort ou simplement des conditions sociales défavorables. Mais les photographies nous renvoient aussi une expérience complémentaire, ce refus de toute force majeure nécessaire à la condition humaine. Les protagonistes des photos de Banier possèdent presque tous cette force, ne serait-ce que dans l’aveu tacite que la vie continue et que nous devons faire avec — advienne que pourra. C’est la manière dont cet équilibre précaire entre le stigmate et la révolte est capté par l’appareil qui donne aux photographies leur caractère unique.

En 1897, Paul Gauguin, pour qui la vie est devenue un enfer dans l’île paradisiaque de Tahiti, trouve la force d’exécuter une toile sur la destinée humaine qui sera son testament pictural, D’où venons-nous? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Ces interrogations sont écrites sur le front de chacune des personnes captées par l’œil de Banier et saisies presque en passant par l’appareil. Voilà ce qui rend à nos yeux ces photographies si lourdes de sens — pour nous qui en avons une fois de plus réchappé.

Raconter des histoires, taire le mystère

par Martin Hentschel


Ce texte a été écrit par Martin Hentschel, publié à l’occasion de la sortie du catalogue de l’exposition On the Edge qui a eu lieu au Krefelder Kunstmuseen, Museum Haus Lange du 13 juin au 3 octobre 2004.