François-Marie Banier

D’Ailleurs

parby François-Marie Banier

Steidl
2016

D’Ailleurs

 

D’ailleurs, au premier coup d’œil – alors que peu physionomiste : il m’arrivait, enfant, de croiser mon père dans la rue et de ne pas le voir – je reconnais comme de mon sang ces hommes aux milliers de kilomètres parcourus, soudain place de la République, ou groupés près de la gare de l’Est, et le long du canal Saint-Martin, regard vers l’horizon.

Je vais vers eux avec mon appareil photo qui ressemble à un petit canon — peu rassurant en temps de guerre comme aujourd’hui à Paris.

Comme s’ils s’étaient donné le mot, chacun son tour va s’engouffrer dans la chambre noire comme au confessionnal on se défait de ses péchés, de ses hantises, et du désespoir.

A chacun j’ouvre mes bras, presse leur tête contre mon cœur. Leur effarement ne m’est pas étranger.

Je suis moitié hongrois. Mon père a quitté Budapest pour venir à Paris étudier comment on fabriquait les merveilleuses Citroën.

Il va travailler à la chaîne dans un des sous-sols de l’usine. Bientôt s’engager pour trois ans dans l’armée.

De fil en aiguille, la guerre entre autres, (il fait sauter des ponts), après sept ans au service de la France qu’il vénère il entre au service Petites annonces d’un journal qui paraît le soir.

De fil en aiguille, il crée une agence de publicité. Il épouse une femme aussi belle qu’excentrique.

De fil en aiguille, trois garçons, qui seront élevés à la dure viennent étoffer la famille de cet homme sévère à l’extrême chez lui, adorable dehors, et, partout, le regard confondant.

D’ailleurs je reste sur confondant. Je romps le fil avec cet homme d’ailleurs, qui n’aurait jamais accepté qu’un homme se précipitât pour le photographier, même pour un gros câlin, statue d’un Commandeur de principes coupants comme lames de rasoir. Il bannissait effusions, éclats, élans – tout ce qui fait mon bonheur quand je vais au-devant de l’étranger.

 

 

Anyway

 

Anyway, I recognise them at first glance – I who am usually hopeless with faces: there were times as a child when I’d bump into my father on the street and not see him – as if they were my own blood these men with thousands of kilometres behind them, who appear suddenly Place de la République, or gathered near the Gare de l’Est station, or along the Canal St. Martin, eyes on the horizon.

I march up to them with my camera which is like a small cannon – hardly a reassuring sight in these times of war we now have in Paris. And, as if the word had somehow got around, one by one they all enter its dark chamber as if it were a confessional where you unburden yourself of your sins, your obsessions and your despair.

I open my arms to each one, press each head against my heart. Their alarm – I know how they feel.

I’m half-Hungarian. My father left Budapest for Paris to find out how those wonderful Citroëns were made. He worked on the assembly line in the factory basement, then signed up for three years in the army. One thing leading to another, not least the war, he blew up bridges and after seven years serving his beloved France, he joined the classified ads department at an evening newspaper. And, that thing leading to another, he created an advertising agency and married a woman as beautiful as she was eccentric. The next another was three boys, raised the hard way. They fleshed out the family of this man who was a martinet at home, a sweetheart outside it, and bemused wherever he went.

Anyway, bemused is where I’ll leave it. I’ll be led no further by that man from other places who would never have let anyone rush up and photograph him, not even for a big hug – that statue of the commander with his principles as sharp as razor blades. He banned outpourings, outbursts, impulses and all the other things that make me feel so good when I fraternise with foreignness.