François-Marie Banier

Andy

parby François-Marie Banier

Exposition Red Books à New York, Pace MacGill Gallery
2004

ANDY

 

Le petit rire d’Andy de malice, de gaieté, de sous-entendus sournois et d’étonnements sans doute feints me poursuivra jusque dans la tombe.

Je l’ai souvent côtoyé à partir des années soixante dix. A Paris, chez Salvador Dali. Auprès d’Yves Saint Laurent. Chez lui dans son appartement de la rue du Cherche-Midi. A Venise, au Palais Volpi. Dans les églises où il venait admirer les tableaux de Carpaccio, de Bellini, les statues, les autels. A New York, au 54, non loin d’Horowitz qui s’emmêlait les pinceaux à s’entraîner à danser le jerk. Dans son studio de la Factory où il montrait à de riches collectionneurs ses séries de portraits de Kennedy, Elvis Presley, Mohammed Ali, ses chaises électriques, ses Mao, ses dollars.

Alors que je me targuais de pressentir un être au premier coup d’œil, j’ai toujours eu l’impression de ne pas connaître Andy. Personnage fuyant. Souriant pour avoir la paix. Ne contredisant jamais personne. A ce point là c’était un art.

Blouson de cuir, jeans, le visage dépigmenté, nez rouge, perruque blanche, des yeux malicieux sous des sourcils décolorés, Andy boit l’autre comme un enfant. Il tourne autour de nous avant de prendre sa photo. Il veut nous approcher au plus près. Et pour nous rendre disponibles, aimables, il nous sourit acquiescant à tout ce qu’on dit. Comédie totale pour nous rendre le plus exhibitionnistes possible. Ainsi pouvait-il se glisser avec nous jusqu’au cabinet. Pas voyeur, il aimait la dérision. En partie, c’était sa philosophie.

Entouré d’un aréopage de très jeunes filles qui portaient des jupes légères très courtes, sur des jambes fines, ravissantes, qui s’embrassaient, roucoulaient, confiaient leurs secrets à de très jeunes garçons, l’œil peint, cheveux bouclés, pantalons déchirés, il avançait parmi la société. Rien ne lui semblait sérieux et pourtant, tout l’était : il faisait une œuvre. Tous ses jeunes amis Fred et Bob en tête, en avaient conscience et avec beaucoup d’allure le guidaient, et lui allait d’étonnement en étonnement.

Il se faufilait partout. Voulait connaître tout le monde. Marcel Proust avait la même curiosité. Que ce fut le banquier Charles Haas qui deviendra le raffiné Swann, jaloux type, l’homme qui perd son temps, sa vie pour une femme qui « n’est pas son genre ». Madame de Chevigné et la Comtesse Greffuhle qui deviendront la délicate Duchesse de Guermantes. Picasso le voyant prendre des notes sur ses manchettes blanches dira : il peint sur le vif. Andy faisait pareil.

Je l’aimais beaucoup. Il était américain. Ses parents venaient d’un pays de l’Europe de l’Est. Comme moi. Il m’a donné le goût du Minox, appareil de photo pas plus grand que la main qui vous fait si peu « photographe ». Il l’employait parfois par-dessus son appareil polaroïd, lequel, au tout début, ressemblait à une grenouille de plastique noire. Il était fier de nous montrer cette invention qui crachait notre portrait avec un bruit de machine à laver. Dans l’autre main, un magnétophone Sony qu’il pose là où il arrive, ou tient devant vous tout au long d’une marche à pied à travers parties, villes, jardins.

Il vous presse de décrire tout ce que vous voyez. Avec qui vous avez fait l’amour cette semaine ? Quand ?  Qui était la personne avec qui vous dîniez hier soir. Combien gagne-t-elle ? Porte-t-elle des sous-vêtements ? Rien du tout ? A quoi pensez-vous ? Dites tout. Tout de suite ! Allez ! Tout est important. Là, je ne le connais toujours pas mais commence à comprendre sa démarche, son génie.

L’œuvre d’art n’est plus seulement description, serment, message, tour de force, vision, mais reflet immédiat de tout, de rien, de n’importe qui, de n’importe quoi, reproductible à l’infini. N’est-ce pas ça aussi la civilisation : ce désir de reproduction, ces miroirs éclatés d’un quotidien qui nous entraîne dans une danse effrénée, convulsive, jusqu’à ce qu’on passe le relais ?

Fixer notre irresponsabilité intellectuelle, notre perméabilité à la société de consommation qui nous consomme à son tour, l’enchante. En nous tendant le miroir de Narcisse, ces fabuleux petits cartons irisés que dégurgitait sa grenouille de plastique seront bientôt vus comme les verres colorés si précieux de l’Egypte du temps d’Akhenaton.

Sous l’influence de Warhol, Salvador Dali fera naître devant mes yeux une Marilyn Monroe/Mao tout en se plaignant qu’Andy Warhol le copiait, alors que c’était lui qui prenait à son cadet l’idée de l’appropriation, de la fusion d’un individu défini et d’un autre qu’il idéalise.

Je le revois empocher ses polaroïds comme autant de trésors qu’il va classer, entasser, retravailler, agrandir. Je lui dis à quel point j’aimais ses films, la tension du dialogue, leur vérité, l’unité de temps. « Tu me fais penser à Racine – Oh !… Great. Je n’y suis pas pour grand-chose, il y a eu beaucoup d’improvisation. »

Je n’y ai jamais cru, ayant tout de suite vu dans ses Polaroïds, dans ses petits tableaux, comme laqués, le cri d’une jeunesse inconsciente et frénétique perdue au milieu d’un monde pseudo civilisé. Chacun de ses Polaroïds est un pas de plus pour nous dire du pays de Mickey Mouse : Vous êtes tous des personnages d’Andy Warhol.

 

François-Marie Banier

in cat. exp. Red Books, Pace MacGill Gallery, New York, Steidl, Göttingen, 2004

 

 

ANDY

 

That little laugh Andy had, full of mischief and gaiety, of sly hints and surprise — fake, I’m sure — will stay with me until I die.

I saw him often, starting in the seventies. In Paris, at Salvador Dalí’s place, with Yves Saint Laurent, in his apartment on the rue du Cherche-Midi. In Venice, at the Palazzo Volpi, in the churches where he went to admire the Carpaccios and Bellinis, the statues, the altars. In New York, at Studio 54, not far from Horowitz, who got in a twist learning to dance the Jerk, and at the Factory where he showed rich collectors his series of portraits of Jackie Kennedy, Elvis Presley and Muhammad Ali, his electric chairs, his Maos, his dollars.

I pride myself on understanding people at first glance, but I always felt I didn’t know Andy. He was elusive, always smiling to avoid hassles. He never contradicted anyone. To this degree, it was an art.

Leather jacket, jeans, pale face, red nose, white wig, mischievous eyes beneath bleached eyebrows — Andy drank people in like a child. He moved around us before taking his photo. He always wanted to get in real close and make sure we were compliant and easygoing. He smiled and agreed to everything we said. It was all playacting which encouraged us to be exhibitionists. Andy could follow us, almost unnoticed, to the restroom. He was not a voyeur, he loved derision. It was part of his philosophy.

He moved through society surrounded by a squadron of super-young girls who wore flimsy, super-short skirts. The girls used to kiss each other, coo and whisper secrets to young boys with made-up eyes, curly hair and torn trousers. Nothing was serious to him, yet everything was. He was making art. All of his young friends (Fred and Bob most of all) knew this and they guided him elegantly as he went from surprise to surprise.

Andy went everywhere and wanted to meet everyone. Marcel Proust had the same kind of curiosity, whether for the banker Charles Haas, who inspired the refined Swann (the jealous man who wasted his time and his life on a woman who “wasn’t his type”) or for Madame de Chevigné and the Comtesse Greffuhle, who inspired the delicate Duchesse de Guermantes. Picasso, seeing Proust take notes on his white cuffs, said “he paints from nature.” Andy did the same.

I liked him a lot. He was American. His parents came from a country in Eastern Europe, like me. He gave me a taste for the Minox, a camera no bigger than your hand which almost allowed you to stop being a “photographer.” Sometimes he used it in addition to the Polaroid which, in the old days, looked like a black plastic frog. He was proud to show us this invention that spat out a portrait with the noise of a washing machine. In his other hand, he carried a Sony tape recorder that he would set down when he got somewhere, or hold out in front of you during walks through parties, towns and gardens.

Andy urged you to write down everything you saw. “Who did you make love to this week?” “When?” “Who was the person you were dining with last night?” “How much does she earn?” “Does she wear underwear?” “Nothing?” “What are you thinking?” “Tell me everything.” “Right now!” “Come on!” “Everything is important.” I still didn’t know him, but I was starting to understand his approach, his genius.

The work of art now is not just a description, oath, message, feat or vision but the immediate reflection of everything, of nothing, of anyone, of anything which is infinitely reproducible. Surely our civilization is also that. We have the need to become one, to be identified with the heroes of our time and those shattered mirrors of daily life which lead us to a wild, convulsive dance, until we spew out our soul.

He delighted in capturing our intellectual irresponsibility, our permeability to the consumer society which in turn consumes us. Like our own Narcissus mirror, those fabulous little shimmering bits of cardboard spewed out by his plastic frog will soon be viewed the same way as the exquisitely precious colored glass of Akhenaten’s Egypt.

Under Warhol’s influence, I saw Salvador Dalí mix the face of Marilyn Monroe with the face of Mao, complaining all the while that Andy Warhol was copying him when it was he who had taken from the younger man the idea of appropriation and of fusing a specific individual with another person one idealizes.

I can see him pocketing away his Polaroids like treasures to be filed, piled, reworked and enlarged. I told him how much I loved his films, the tension of the dialogue, their truth, the unity of time. “You remind me of Racine.” “Oh great! It’s not much to do with me. Lots of it was improvised.”

I never believed him. In his Polaroids, in those seemingly lacquered little pictures, I saw at once the cry of frantic and reckless youth, lost in a pseudo-civilized world. Each of these Polaroids goes one step further, telling us, from the land of Mickey Mouse: you are all Andy Warhol characters.