François-Marie Banier

Yves Saint Laurent

parby François-Marie Banier

Catalogue d'exposition à la Maison Européenne de la Photographie, Gallimard
2003

C’est à Yves Saint Laurent, mon frère des années 1970, que je montre mes premières photographies de solitaires. Lui-même vit de façon retirée, pris par son métier et son désir de laisser une œuvre.

Timide, il s’exprime peu, gardant pour lui ses pensées, comme les raisonnements et les émotions que chacun lui inspire, et que son regard de myope tient à distance. Il n’a de complicité qu’en tête à tête, gardant ses forces pour son art. La peur que sa première d’atelier ait raté l’épaule d’une veste l’empêche de dormir. Celle de ne pas trouver le dessin d’un costume ou, pire, l’esprit de sa collection, le cloue des semaines au fond du gouffre.

Grand habitué des abîmes, sa devise est : «Au jour le jour. Comme s’il n’avait pas vécu ces années de triomphe, comme s’il n’arrivait pas toujours à vaincre ses peurs.

Yves, à qui j’apporte mes premières photographies, s’éprend de ces êtres à l’air délaissé mais qui avant tout sont pages de poésie. Retrouve-t-il, parmi ces errances, quelque chose de son silence, de sa réserve, de son humour, de sa détresse? Clochard lové dans son édredon tel un escargot géant qui titube sur le trottoir de l’avenue de Marigny, jumelles frileuses au visage de geishas soudées l’une à l’autre, homme qui poursuit sa silhouette noire sur le pavé glissant d’une rue de Londres, devant chaque épreuve, Yves vibre comme si c’était lui que j’avais pris en flagrant délit de peine à vivre. Avec ferveur, il m’encourage, presque chaque jour, dans ma quête de vérités en marche, autant de points de départ à des monologues sans fin.

Depuis longtemps, lui-même est un de mes modèles. Pendant plus de vingt ans je photographierai ses mannequins, ses ouvrières, et ses collections. Exercice passionnant, fantastique entraînement, d’autant qu’ensuite nous regardons ensemble le résultat, comme on passerait derrière le miroir, et nous parlons longtemps de chaque image, de chaque impression. Comme Horowitz avait l’oreille absolue, Yves Saint Laurent a l’œil absolu.

De lui, j’ai d’abord photographié le dandy, le jeune homme vêtu de blanc aux fortes lunettes de play-boy, démarche flexible. Temps de gaîté, temps d’insolence, temps d’insouciance. Nous sommes en plein dans les années Warhol. Autour de lui, il voit s’ébattre une petite bande qui l’aime, le porte aux nues, vit avec lui au rythme de ses humeurs. Mais ce pur-sang au travail va, petit à petit, semer la plupart de ses attaches pour s’enfoncer dans sa création et sa douleur. Terribles états, qu’il expose face à l’appareil.

Autrefois il a montré l’ange, aujourd’hui le martyr. Confronté aux photographies de ses blessures, au lieu de se morfondre ou de renier ces moments, il a assez de force ou le recul pour rire de ses peines avec la douceur de celui qui ne craint pas de témoigner par où la vie et son œuvre l’ont mené.

 

 

Yves Saint Laurent

 

It was to Yves Saint Laurent, my brother of the 1970s, that I showed my first photographs of solitary strangers. He himself lived a very reclusive life, wrapped up in his work and his desire to leave an œuvre.

A shy man, he spoke little and kept his true thoughts to himself, as he did the ideas and emotions inspired by the people he met, from whom his myopic gaze maintained a natural distance. He only really opened up when one on one, keeping his strength for his art. Anxiety that his head seamstress might have botched the shoulder of a jacket would keep him awake at night.  The fear that he would never find the design for a suit or, worse, the spirit of a forthcoming collection, kept him down for weeks on end.

Deeply familiar with the abysses of solitude, his motto is “one day at a time”. As if he had never known all those years of triumph, as if he still hasn’t managed to overcome his fears.

Yves, to whom I brought my first photos, was drawn to these men and women who look forsaken, but who are, above all, pages of poetry. Perhaps, among these wandering souls, he found something of his own silence and reserve, of his humour and distress? The tramp rolled up in his blanket, like a giant snail tottering on the pavement of the Avenue de Marigny; the  shivering twins with their geisha faces, welded together; the man following his black shadow over the slippery pavement of a London street –  each print made Yves quiver as if it was him that I had caught in the act of struggling with life’s difficulty. Almost every day he fervently urged me on in my quest for ambulant truth, for these starting points of endless monologues.

He himself has long been one of my subjects. For more than twenty years I photographed his models, his workers and his collections. This was a fascinating exercise, a superb training – especially since we would look at the result together afterwards. It was like going through the mirror. We talked at length about each image, each print. Just as Horowitz had perfect pitch, so Saint Laurent has a perfect eye.

With the man himself, I began by photographing the dandy, the eternal young man dressed in white with thick glasses like a playboy, his lithe allure. Times of gaiety, of insolence and insouciance. These were the Warhol years. Yves was surrounded by a lively crowd who loved him, praised him to the skies and lived with him to the rhythm of his moods. But little by little this thoroughbred of work slipped most of his ties and waded deep into his art and his anguish. Those terrible states that he lays out for the camera.

Before he showed the angel, today the martyr. Faced with the photographs of his wounds, he does not deny these moments or fret over them. Instead, he has the strength or detachment to laugh at his suffering with the gentleness of one who is not afraid to speak of where life and his work have taken him.