François-Marie Banier

Les Gens

parby François-Marie Banier

Catalogue d'exposition à la Maison Européenne de la Photographie, Gallimard
2003

Tout à coup, dans la rue, se dresse devant moi une forme, surgit un visage parfaitement inconnu. Et qui me parle. Par la façon dont s’engage le pied pour continuer son chemin c’est toute une histoire qui s’avance, c’est le roman que chacun ébauche chaque jour. Je suis amoureux de ces figures, avec fichu, sans fichu, mine revêche, sourire languissant, épaules semblant tenir tout le ciel en équilibre au-dessus de la tête. Je photographie des démarches, c’est-à-dire des styles. Par style, j’entends une manière de s’inscrire dans le réel – ce mot si grave pour un romancier. Tant que tout n’est qu’idée, pensée effleurée, couleur, couloir entrevu, pas de personnage.

Qu’est-ce qu’un personnage pour moi? C’est avant tout une manière d’être.

J’ai confié quelque part : « Je les prends au bord du précipice »; c’est vrai. C’est cette fragilité – notre universelle et pathétique précarité – qui me fait photographe : capter chez les êtres, au cœur de leur vie, la figure de chaque seconde où ils retrouvent leur centre de gravité, le point d’équilibre qui va les maintenir vivants encore une seconde, encore un instant, encore, encore.

Cette somme d’efforts qui les fait tenir debout, ce fil invisible qu’ils suivent, le dessin de leur silhouette que je vais fixer sur papier, revoir, retrouver est, à travers chaque photo, d’abord et avant tout hommage à l’humanité.

La rue est mon atelier, comme le ciel avec ses nuages en forme de dieux rieurs, de chevaux échappés, de femmes allongées, palette où les enfants suivent les rêves du hasard.

La rue avec ces gens de toutes sortes, sans parole, sans le rituel de la présentation, sans pose, même si par ci par là tous les défauts du monde, les pires préjugés, les plus doux serments les habitent, donne de chacun autre chose, peut-être le secret de leur âme.

Ils sont face à ma fenêtre qu’ils n’attendent pas, à mes yeux dont ils ne voient qu’un seul, si même ils l’aperçoivent tant ils sont eux-mêmes. « Entre la vie et la mort », dirait Nathalie Sarraute, qui fit de cette expression le titre emblématique d’un des livres les plus forts de ce siècle.

     Entre la vie et la mort : ou le défi pour l’écrivain de faire naître du néant une phrase, une signification, un mouvement vivant – sachant qu’il n’y avait rien avant. C’est exactement ce qui m’arrive quand je photographie quelqu’un. Rien avant. Aucun a priori. Je suis à la fête inédite de la rencontre. Et s’inscrit dans mon viseur ce qu’il y a de plus beau au monde : un être humain.     F-M B

 

 

PEOPLE

 

Suddenly, in the street, a form rises up before me, a face appears that I have never seen before and that speaks to me. The way their foot strikes out to move forward sets a whole narrative in motion (the novel each one of us drafts every day). I am in love with these faces – headscarf or no headscarf, surly expression, languishing smile, shoulders that seem to be balancing the whole sky overhead. I photograph walks – in other words, styles. By style I mean the way the person makes their presence felt in reality – such a weighty word for the novelist, that. As long as there are only ideas, thoughts brushed over, colours, glimpses of corridors, there is no character.

What, for me, is a character? Above all, a way of being.

I said somewhere that “I take them on the brink of the precipice.” It’s true. It is because of that frailty, our universal and pathetic precariousness, that I am a photographer, hoping to capture, in the midst of people’s lives, in that second, the way they look when they regain their centre of gravity, the point of equilibrium that will keep them alive for a second, another moment, again and again.

This mass of efforts that keeps them upright, this invisible thread that they follow, the form of their silhouette that I will fix on the paper, reconsider and return to, is, in each photo, first and foremost a homage to humanity.

The street is my studio, just as the sky with its clouds like laughing gods, escaped horses and reclining women is the palette on which children follow the dreams of chance.The street, with its people of all kinds, without words or rituals of presentation, without poses, even if here and there they may succumb to the flaws of this world, the worst prejudices and sweetest oaths – the street shows them all differently. This could be the secret of their souls.They stand facing my window, which they were not expecting, facing my eyes, of which they see only one, if they see even that – they’re so busy being themselves. “Between life and death”, as Nathalie Sarraute would say, who took that expression as the emblematic title of one of the century’s most powerful books.Between Life and Death – the writer’s challenge: to bring forth a sentence, a meaning, a living movement where before there was nothing. That is exactly what happens to me when I photograph someone. Nothing before. No presuppositions. I revel in the unexpected bounty of the encounter. When there appears in my viewfinder the most beautiful thing in the world: a human being.