François-Marie Banier

François-Marie Banier, un être libre

par Ernesto Sabato

Exposition à la Maison Européenne de la Photographie
2003

Un être libre

Ernesto Sabato

 

à Buenos Aires, le matin où j’ai parcouru, aux côtés de Banier, son exposition au Centre Culturel de La Recoleta, j’ai éprouvé la même sensation que le jour où j’ai fait sa connaissance, qui s’est reproduite ensuite lors de nos conversations successives. Comme disait André Gide, savoir se libérer n’est rien, c’est savoir être libre qui est ardu. En observant les tableaux et les photographies de Banier, j’étais persuadé de me trouver devant l’œuvre d’un esprit de la plus grande originalité, celle qui est propre aux êtres libres. Il est un artiste étranger à toutes ces schématisations qui finissent par former de nouvelles écoles et de nouveaux «ismes». S’il y a quelque chose qui ne l’intéresse pas du tout, c’est bien de finir comme ces artistes «intégrés» qui pullulent dans les académies. Au contraire, Banier témoigne d’une tension et d’un dynamisme tels qu’il ne pourra jamais être indexé dans les étroites marges d’une conception esthétique. S’il y a quelque chose qui nous rapproche, c’est l’importance qu’il donne à l’intuition, par-delà l’intellect pur. Sa force d’expression provient de ses entrailles sans passer préalablement par le crible de la pensée. C’est un homme qui a la faculté de nouer une amitié sincère dès les premiers instants où nous le connaissons; ce qui incite à penser que cette rencontre-là nous avait été réservée dans un des détours du destin. Il possède une extraordinaire vitalité et une joie démesurée qui se propagent à ce qui l’entoure. Quelquefois, il donne l’impression d’être un de ces clowns chez qui, par instants, on aperçoit un fond de mélancolie.

Je n’hésiterais pas à dire que son besoin de peindre, d’écrire et, en définitive, de s’exprimer, naît d’une carence originelle qu’il laisse entrevoir dans l’histoire de son petit Balthazar : «J’ai toujours voulu que quelqu’un m’aime, être plus qu’un enfant dont on caresse la tête en passant, plus qu’un fils de remplacement, plus qu’un filleul débrouillard. Être irremplaçable. Je voulais appartenir. Appartenir, c’est s’abandonner.» Le souvenir de ce déchirement instaure ce regard compatissant avec lequel il peint ces êtres désemparés qui chaque jour doivent reconquérir le sens de l’existence. Qu’il s’agisse de personnes anonymes ou d’artistes, de musiciens, d’auteurs de renom, je crois que ce qu’il essaie de rendre manifeste à nos yeux c’est cette blessure commune, ce besoin urgent et primordial d’être aimé et d’appartenir, qui se trouve au cœur de tous les êtres humains. J’en suis même venu à songer que la présence de cet enfant qui court sur une de ses géniales photographies de Beckett résume la mission que tout grand art est appelé à réaliser, celle d’arrêter le temps et de récupérer l’instant où le bonheur nous a échappé.

Il serait impossible de recenser quels artistes l’ont influencé. Lorsqu’il déclenche l’obturateur, quand il s’enferme dans son atelier ou s’empare d’une page blanche, la seule chose qui précède cet instant c’est peut-être un rêve, une pulsion qui l’entraîne, un impératif auquel il convient seulement de se rendre et d’obéir.

Ses peintures reflètent cet état de tension dans lequel des forces irréconciliables s’agitent au fond de son âme. Il ne serait pas faux d’affirmer que son être tout entier participe à sa peinture, comme ces enfants qui se jettent furieusement sur les couleurs et les pinceaux. Il pourrait bien être un de ces «enfants terribles» de Cocteau qui refusent d’être dressés.

Ce monde de tensions multiples, par moment dévastateur, m’a fait penser à une certaine cruauté au sens artaudien du terme.

En nous approchant de la somptuosité de ce chaos, nous sommes happés par le tourbillon d’un monde sur le point de s’effondrer.

Banier est un esprit insatisfait et irréconcilié, enivré d’une lucidité dérangeante.