François-Marie Banier

Blessure

par Patrice Chéreau

Catalogue de l'exposition "Perdre la tête", Académie de France à Rome, Villa Medicis, Rome, Steidl
2005

 

Il faudrait pouvoir faire un film à partir des photos de François-Marie, on reprendrait les mêmes personnes que celles qu’il photographie, on les ferait travailler, on cadrerait comme lui, un peu comme au cinéma dans le fond, des plans où on aurait toujours un peu envie de savoir ce qu’il y a à côté. Mais ce serait un film impossible, car il faudrait avoir son aplomb, sa muflerie, son apparente insensibilité face aux êtres qu’il photographie. Une muflerie tendre et affectueuse pourtant : ses photos lui ressemblent, dures sans doute, mais venant toutes d’un esprit enfantin et profond, colérique et révolté. Elles s’énervent de voir le monde tel qu’il est mais elles l’aiment follement. Elles aiment regarder ce monde et les êtres – tous les corps – qu’on y croise. Et elles sont énergiques. Il y a là comme un refus de capituler : même dans la déchéance, la vieillesse est énergique et vivace.

 

Les corps. Donc les difformités. Rarement la beauté chez François-Marie ou simplement des chairs plus jeunes, non, ce sont plutôt des vieilles femmes qui ont perdu leur tête ou qui se contorsionnent en chemise de nuit pour découvrir la face cachée de leur propre fauteuil. Des replis de la peau, des boursouflures. Des comportements proches de la folie – et qui nous ressemblent. Des sujets qui se rebiffent aussi parfois : on tire la langue au photographe, on lui fait des gestes de menace dans une langue muette, on l’interpelle alors que nous n’avions rien vu, nous qui étions comme les passants du lycée Montaigne qui ne regardent même plus le clochard sur sa bouche de chaleur.

 

Suivant le sujet dont il s’occupe, François-Marie n’est jamais tout à fait le même, mais c’est parce qu’il nous dit toujours quelque chose de lui en photographiant les autres, alors parfois il veut nous le dire très fort, et il écrit sur les paysages et sur les corps jeunes – jamais sur les vieillards qu’il photographie pourtant si souvent et à qui il épargne cette épreuve de l’oblitération par l’écriture à quoi personne ne réchappe normalement.

 

Quelle vitalité incroyable chez lui : est-ce qu’il ne cherche pas des traces de cette vitalité chez les autres ? D’ailleurs, il la débusque et la retrouve, y compris dans tous ces paysages qu’il réécrit minutieusement ou rageusement, dans ces éclaboussures de peinture dont il balafre ses propres photos : à la recherche de sa propre vitalité, de son désespoir – très actif lui aussi -, de cette jeunesse éternelle dont il sait bien qu’elle n’existe pas. En attendant, il prêche par accumulation, accumulation des livres et des photos, des livres de photo, boulimie qui va jusqu’à lui faire faire des clichés de plus en plus grands, avec un peu plus d’écritures encore, encore plus de peintures, comme dans un combat, un corps à corps.

 

Parce qu’il faut parler des photos qu’il fait, mais aussi des photos sur lesquelles il écrit, et de celles qu’il peint : de cette énergie maniaque à raturer ses propres images, de la minutie à suivre obstinément quelques lignes de crête en Toscane, à déchiffrer un nuage dans le ciel, à réécrire la tour Eiffel tout entière – travail de titan -, à regarder les arbres du Luxembourg où les mots ne poussent qu’à l’ombre des marronniers et donner un nom à la profusion des chaises sous le rideau qui s’ouvre sur la place Saint-Marc. Un vertige nous prend forcément quand on regarde toute cette œuvre qui n’est pas intellectuelle mais spontanée et comme jetée, comme ça, en pâture, devant cette façon de capter un naturel qui viendrait d’ailleurs, de nous faire voir des moments d’incroyable intimité : son œil est-il plus critique, plus dur, plus grave que d’autres ? Qu’est-ce que cet humour, mélangé à cet appétit féroce du regard, cette frénésie ?

 

Peut-être que ce qu’il cherche à nous dire, à nous montrer, c’est une blessure. Peut-être que ce malheur qu’il photographie, cette disgrâce parfois, il les connaît – trop bien peut-être – et probablement il les reconnaît. Agressivement parfois : les gens qu’il photographie sont comme ses démons, il se les approprie en les fixant pour mieux les connaître et les apprivoiser, pour donner un sens à sa vie et à la leur. Peut-être qu’en photographiant, François-Marie ne fait-il que chercher une blessure, la sienne, celle qui le talonne et qu’il n’arrive toujours pas à décrire. Et cette blessure, peut-être s’arrêtera-t-il de la chercher et de la photographier quand il aura réussi à la regarder en face ?

 

Et puis, derrière Ray Charles, il y a une petite fille qui le regarde, ébahie, et qui nous dit à quel point il y a dans tout cela de la profondeur et de la générosité : une œuvre.

 

https://steidl.de/Books/Perdre-la-tete-1933365455.html

 

 

WOUNDED

Patrice Chéreau

 

It should be possible to make a film based on François-Marie’s photos. We’d use the same people as he does, we’d set them to work, we’d frame them in the same way, just like in the movies, and the viewer would always be wondering what’s going on just out of the shot. But a film like that would be impossible to make, because we’d need his special skill, his tender and affectionate boorishness, his apparent insensitivity towards the people he photographs. His photos are like him: tough they may be, but they always reflect a spirit that is childlike, profound, quick-tempered and rebellious. Though angry at the world, they love it like crazy. They love looking at the world and all the people – all the bodies – that can be encountered in it. They have such energy, and there’s a sense of refusal to give in. Even in decrepitude, old age is vibrant and full of life.

 

He pictures bodies, and thus deformities: François-Marie seldom portrays beauty, or even simply youthful flesh. Instead he prefers old women who have lost their minds or who twist around in nightdresses to reveal the hidden side of their own armchairs; deep creases in the skin; puffy faces; behaviour that is close to madness – and in which we can recognize ourselves. His subjects sometimes rebel, sticking their tongue out at the photographer, making mute, threatening gestures, calling out when we miss something, like passers-by at the lycée Montaigne no longer paying attention to the down-and-out sleeping on the air vent.

 

Depending on the subject he is dealing with, François-Marie is never quite the same person, but this is because he is always saying something about himself when he photographs others, so sometimes he wants to say it very loud and he writes over the landscape and over young bodies – but never over the old people he so often photographs. They alone are spared the ordeal of scriptural obliteration.

 

He has incredible vitality, and looks for signs of that same vitality in others. He seeks it out and finds it, even in the landscapes he writes over meticulously or frantically, using splashes of paint to mark his own photos. He seeks out his own vitality, his own despair – which is also ever-present – and the eternal youth he knows very well does not exist. In the meantime he preaches through accumulation, eagerly stockpiling books, photos, books on photography, his fervour leading him to make larger and larger prints with more and more writing, more and more painting, as if engaged in an ongoing struggle, in hand-to-hand combat.

 

His work is not just about the photos he takes, but also the photos he writes on, and those he paints: it’s about the manic energy with which he overwrites his own pictures, the meticulous care with which he follows the outline of some Tuscan hilltops, deciphers a cloud in the sky, rewrites the entire Eiffel tower (a mammoth task), looks at the greenery in the Luxembourg Gardens where words take root in the shade of the chestnut trees, and gives a name to the profusion of chairs under a curtain opening onto St Mark’s Square. We can only feel stunned when we look at this work that is not intellectual but spontaneous and in-your-face, this way of capturing a form of directness that seems to come from another place, these moments of incredible intimacy. Is his eye more critical, harsher, more serious than ours? How can we define the way he blends humour with a fierce, frenetic appetite for seeing?

 

Maybe what he is trying to share with us is a form of pain. Perhaps he is all too familiar with the sadness and misfortune he photographs – he probably recognizes it at least, sometimes aggressively. It’s as if his subjects are his demons, as if he makes them his own by photographing them, the better to know them, to tame them, to give meaning to his life and theirs. Perhaps when he photographs them, François-Marie is looking for a wound, his own wound: a source of pain that hounds him and that he is still unable to describe. And perhaps he will stop seeking out and photographing this pain when he has succeeded in looking it in squarely in the face.

 

In one picture, there’s a little girl behind Ray Charles looking at him with an amazed expression, and we only have to look at her to understand how profound and generous François-Marie’s work really is.

 

FERITA

Patrice Chéreau

 

 

Bisognerebbe riuscire a fare un film con le fotografie di Francois-Marie; si potrebbero riprendere le stesse persone fotografate da lui, facendole muovere e scegliendo le stesse inquadrature – un po’ come succede al cinema – di cui si vorrebbe sapere che cosa succede accanto. Ma sarebbe un film impossibile; bisognerebbe avere la sua stessa disinvoltura, la sua tracotanza, la sua insensibilità, apparente, di fronte agli esseri che fotografa. Una tracotanza tenera ed affettuosa, però; e le foto gli assomigliano, sono dure, certo, ma nascono da uno spirito infantile e profondo, collerico e ribelle.

Si infuriano, guardando il modo come è, ma lo amano pazzamente. A loro piace guardare il mondo e gli esseri – tutti i corpi – che vi si incontrano. Sono energiche. Rifiutano la resa: anche in pieno disfacimento, la vecchiaia rimane energica e vivace.

I corpi, dunque. E le deformità. Raramente compare la bellezza in François-Marie, o carni più giovani; per lo più si tratta di vecchie donne che hanno perso la testa o si contorcono, in camicia da notte, per riuscire a vedere il lato nascosto della loro poltrona.

Solchi profondi della pelle, gonfiori, comportamenti che sfiorano la follia – e che ci assomigliano. Persone che reagiscono, anche: mostrano le lingua al fotografo, lo minacciano con un linguaggio muto, litigano con lui; laddove noi non ci eravamo accorti di niente, come quei passanti del liceo Montaigne che non si accorgono neanche più del barbone accovacciato sulla bocca di calore.

A seconda dell’argomento di cui si interessa, François-Marie non è mai uguale a se stesso; fotografando gli altri racconta sempre qualcosa di sé; a volte vuole dirlo a voce alta, e scrive sui paesaggi e sui giovani corpi – mai su quelli vecchi che fotografa così spesso e a cui, però, risparmia la prova della cancellazione con la scrittura, alla quale, di regola, non sfugge nessuno.

Che vitalità incredibile in lui: cerca negli altri le tracce della sua stessa vitalità?

La insegue e la trova perfino in quei paesaggi riscritti con minuzia o con rabbia, e in quegli schizzi di pittura con cui sfregia le sue fotografie; alla ricerca della sua vitalità, della sua disperazione – anche questa molto attiva -, e di quella eterna giovinezza che non esiste, come lui sa.

Nel frattempo, predica: accumulando libri e fotografie, libri di fotografie, con una bulimia che lo spinge a fare dei clichés sempre più grandi, con più scrittura e con più pittura, come in una lotta, in un corpo a corpo.

Bisogna parlare delle sue fotografie, ma anche di quelle su cui scrive o dipinge: dell’energia maniacale spesa per cancellare le sue stesse immagini, della minuziosità con cui segue i crinali toscani, decifra una nuvola in cielo, riscrive per intero la torre Eiffel – un lavoro titanico -, guarda gli alberi del Luxembourg, dove le parole crescono all’ombra dei castagni, o dà un nome alla profusione di sedie sotto il telone di piazza San Marco. Siamo colti da vertigine davanti all’insieme di quest’opera che non è intellettuale ma spontanea, e data in pasto, così, senza pensarci; davanti a questo modo di cogliere una naturalezza che viene da lontano, di mostrarci momenti di incredibile intimità: avrebbe un occhio più critico, più esigente, più profondo di altri? Che significano questo humour, mischiato con una feroce avidità dello sguardo, e questa frenesia?

 

Forse, quel che cerca di dirci e di mostrarci è una ferita. Forse quell’infelicità e, anche quella disgrazia fotografate, lui le conosce – anche troppo -, ed è probabile che le riconosca. Anche aggressivamente: le persone fotografate sono i suoi demoni, se ne appropria, immobilizzandoli e per conoscerli meglio ammansirli, per dare un senso alla sua vita e alla loro. Fotografando, François-Maire è alla ricerca di una ferita, la sua, quella che lo incalza e che non sempre riesce a descrivere.

Smetterà di cercarla e di fotografarla quella ferita quando riuscirà a guardarla negli occhi?

Dietro Ray Charles, c’è una bambina che lo guarda sbalordita, e che rivela la profondità e la generosità di tutto questo. Di un’opera.