François-Marie Banier

Vive la vie

parby François-Marie Banier

Steidl
2008

VIVE LA VIE

Vive la Vie

Vive la Vie

On devrait se le dire tous les jours. Pour soi d’abord, et pour ceux, celles que nous rencontrons. Pour l’air que l’on respire. Pour le ciel. Pour la terre. Pour la chair. La chère personne que l’on aime, qui vous protège, qui est là, ou morte, pour les mortels, mais nous ne sommes pas mortels puisque partis, soit disant, j’ai écrit soit disant pour toujours, ils, elles guident nos pas et nos amours.

Il n’y a donc pas qu’une seule et lamentable, ou pas, réalité. Non, non, non. Il n’y a pas que ce qu’on voit, à plat, millimétré, photographié, même si la photographie permet de montrer la face cachée des choses. Les êtres n’étant pas des choses, leurs profils sont innombrables. Et pas seulement leurs aspects, leurs dimensions mais leurs résonnances. Quand Picasso, Braque, et Gris ont découvert, après Cézanne, le cubisme, (là je me perds un peu, j’ai jamais été fort pour les démonstrations) la représentation de la face cachée du sujet et de ce qu’il y a en nous et dans l’air, ce qui donne à l’image, quand on additionne toutes ces données, dont la peinture, la photo, s’employaient à effacer les traces, l’émotion, la subtilité, la vérité ont gagné sur les pesanteurs de la représentation conventionnelle, académique, chiante, mortelle.

J’ai peu de place pour dire l’essentiel. Comme d’habitude j’ai voulu démontrer. C’est con.

En deux mots : un visage, une image, ce n’est jamais simple. Dire ce qu’il y a derrière. Je ne le peux, je ne suis pas juge et Leica non plus. L’invention de Niépce et Daguerre n’a pas apporté toute la lumière sur la photographie. Manque toujours sur chaque chose, chaque être, ce que j’appellerai le deuxième regard. Celui qui tue, par l’ennui que l’on éprouve alors, ou par la joie qui vous donne envie d’ajouter quelque chose. Sur une image fixe, à part nos larmes, car le temps a passé, et nos rires qui ne s’inscrivent nulle part, hormis le trait, les mots, la couleur, qu’est-ce qui peut ramener le mouvement de la vie ?

C’est cette vie que barbouillent ma délicate main et le sauvage autrefois qui font rire, et pleurer. Comme c’était mieux avant qu’il (il c’est moi) n’y foute ses mots et plein de dessins et de peinture.

Le mouvement c’est Diane qui l’a créé en me demandant de rencontrer Natalya. Natalia à la beauté légendaire.

J’ai d’abord dit non, je dis non comme les Français, je le suis à moitié, hongrois pour l’autre moitié, peuple courageux et plein de sentiments. Et j’ai rencontré, toujours poussé par Diane cette sublime jeune femme à la voix couleur d’un fleuve qui ressemblait à la Seine au bord de laquelle nous nous sommes rendus par un jour pluvieux, elle vêtue d’une robe de Diane, la belle Diane, moi de rien, d’aucun préjugé, d’aucune idée de ce que serait la photographie.

Nous étions sous la pluie, nous nous sommes plus, un poète en ferait toute une histoire plus belle que ce dessin, et dans (elle est mariée) sur le lit de Diane nous avons recommencé à New York et sur le sol en moquette zèbre de son bureau atelier. Les robes changeaient, s’ouvraient, se refermaient, tournaient, virevoltaient, j’enviais le don de Diane, celui d’enchanter par des couleurs, des astuces, une coupe, la fluidité, et de savoir donner le réconfort et la joie.

A la maison je me retrouve avec les images de Natalya, Natalia qui a retrouvé sa vie, Diane est à New York à faire ses robes, la mode et à Paris seul dans mon atelier ce visage et cette personnalité si forte du modèle. Et cette mode que j’aime parce qu’elle signifie autre chose que le plaisir d’être belle. Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme que j’aime qui n’est jamais la même et m’aime et me comprend. Je crois que c’est à peu près ça le vers de Verlaine.

Et qu’est-ce qu’une œuvre ? Une vie parallèle, infinie, éternelle que renouvelle chacun par le regard qu’il y porte, regard qui l’enrichit comme le trait que je jette, la tache ou le dessin qui se fait.

Pas d’œuvre sans la transposition, les dimensions que seule la mémoire, c’est à dire le cœur permet.

 

Mesdames, ne jetez pas vos robes ne serait-ce que pour la musique du cintre sur leur portant quand vous les ferez glisser en vous disant, avec émoi : Diane.

 

 

VIVE LA VIE

Vive la Vie

Vive la Vie

We must repeat this every day. First for our own sake, and then

for the sake of the people we meet. For the air that we breathe. For the sky. For the earth. For the flesh. For our beloved who protects us, who is there for us, or who is dead; for mortals, but we are not mortals for we have departed – supposedly

forever – they guide our steps and our love.

There is not just one reality, lamentable or not. No no no. There’s more

to it than what we see laid out flat, precisely marked out, photographed, though photographs can reveal the hidden side of things. People are not things: they have countless facets. Not only in terms of what they look like or their size, but also in terms of how they resonate. When Picasso, Braque and Gris discovered Cubism after Cézanne (I’m straying off the track here – I was never much good at demonstrating things), the representation of the hidden face of the subject and what is within us and in the air endowed the image – when we piece together all the information whose traces paintings and photographs would scrupulously erase – with the emotion, subtlety and truth that made inroads against those leaden and deadly boring conventional academic representations.

 

I don’t have much room left to get my essential message across. As usual I wanted

to demonstrate something. It’s stupid really.

 

In a nutshell: a face or a picture is never that simple. I can’t show what lies behind: I am no judge, and neither is Leica. Niépce and Daguerre’s invention did not say everything there was to say about photography.

What is lacking for every thing and every individual is what I might call the ‘alternative perspective’: the perspective that is deadly either because of the boredom you experience at that moment, or because of a sense of joy that makes you want to add something else. Apart from our tears (for time has passed) and our laughter that is recorded nowhere, apart from lines, words and colour, what else can conjure up the movement of life in a fixed image?

It is this life daubed by my delicate hand and the savage that used to make

us laugh and cry. It was so much better before he (“he” refers to “me”) stuck

in his words and all those drawings and paintings.

 

It was Diane who set things in motion when she asked me to meet Natalia, the

legendary beauty.

At first I said no, I say no like the French do – I am half French half

Hungarian: a brave, sensitive people. But Diane insisted and I met this

exquisite young woman with a voice the colour of a river like the Seine whose

banks we walked along one rainy day – she in a dress by Diane, the beautiful Diane, I wearing nothing in particular: no prejudice, no idea as to what the photograph would be like.

We stood in the rain, and we liked each other. A poet would have penned a

fine account of it all, even finer than this drawing, and in (she’s married) on

Diane’s bed we started all over again in New York and on the zebra-patterned carpet

in her office-cum-studio. The dresses changed, opened, closed again, turned,

twirled. I envied Diane’s talent for enchanting us with colour, little tricks, the cut of a dress, fluidity, and above all her ability to bring comfort and joy.

 

Back home I look at the pictures of Natalia, who has returned to her life while

Diane is in New York making dresses, creating fashion. Alone in my Paris

studio I look at the face and powerful personality of the model. I like

fashion because it involves more than simply the pleasure of being beautiful.

I often have this strange and penetrating dream about a woman I love, never the same woman, one who loves and understands me. I think that’s more or less how

Verlaine’s poem goes.

 

What is a work of art? A parallel, infinite and eternal life that each of us makes new by the way we look at it, our eyes adding to it like the lines I draw, like the mark or the drawing that emerges.

 

No work of art is possible without transposition and the dimensions that only memory – in other words the heart – can provide.

 

Ladies, do not throw away your dresses if only for the music the coat-hangers make as you the slide them along the rail, excitedly murmuring her name: Diane.