François-Marie Banier

La vie de la photo

parby François-Marie Banier

Exposition à la Maison Eupéenne de la Photographie
2003

La vie de la photo

 

Qui est photographe? Tout équilibriste sans fil, tout chef d’orchestre sans orchestre, tout rêveur réaliste plus ou moins entêté qui a le sentiment, le courage, il suffit d’une très faible action de l’index, d’arrêter l’univers. Il le bloque, le cale, l’étale. Il se solidifie. C’est là que commence l’œuvre d’art : quand c’est fini. La photo prise, tirée, choisie, je dirais vendue.

 

Photo, pour s’échapper.

 

Photo sans doute parce que, tout jeune, la tromperie vécue, les conventions, les systèmes d’une vie installée sans autre fondement que l’habitude de répondre au mot d’ordre «ça se fait, entraînaient des attitudes, des réflexes équivalant à des paralysies – si on veut bien se souvenir de toutes ces heures absurdes, si longues, mortelles. Cette fausseté me révoltait. En sortir me hantait, je cherchais la vie. L’appareil de photographie était cette fenêtre. Machine à récolter, à révéler, à faire jaillir sur le papier mes sources : ces êtres, ces hommes, ces femmes de la rue que je ne pouvais pas toujours suivre, entendre, revoir – mais que j’aimais. D’instinct. Au premier coup d’œil. Montagnes de vie qui tout à coup surgissaient d’entre les pavés de ce Paris guindé où enfant je faisais mes premiers pas.

 

Attraper ces visages, rattraper ces trames de vie. Des romans, ces démarches volontaires, sournoises, subtiles, décidées. Silhouettes profondes. Arc-boutées, bossues ou simplement penchées sur leurs propres ombres, elles avaient plus de poids que les figures solennelles, poudrées, maquillées, pour répéter des phrases sans pensée et faire croire.

 

Cet art du passager qui, par mégarde, entre au milieu d’une dispute, dans une famille, un pays, et qui par son regard remet tout d’aplomb. Contrairement à ce qu’on croit, rien n’est plus aveugle qu’un appareil de photo : ils regardent tous droit devant.

 

La photographie est avant tout travail psychique qui exige profondeur, rigueur, et surtout intuition – qui se fait taper sur les doigts dès qu’elle prend pour acquis ce qu’elle soupçonnait. Oui, ce sont des cris ces manières de sortir.

 

Je les prends au bord du précipice. à cet instant si bref où, grâce d’inattention, ils se révèlent. Nomades ou installés, il est précieux ce moment où leurs visages, leurs silhouettes indiquent le chemin de leurs idées.

 

Charles de Noailles, fleur de magnolia à la main, hésite : peut-on se refuser à quelqu’un qui vous prend en photo ou bien est-ce attacher trop d’importance à sa personne? Faut-il lâcher la fleur et enlever ses lunettes? Sa sensibilité extrême qui lui permettait d’être, à la fois, un épistolier hors pair et un jardinier exemplaire suffisait. Pourquoi en montrer plus?

 

Quand le déclic les réveille et que je sens un soupçon de volonté de paraître autre, et pire : complicité, j’arrête – ou je poursuis jusqu’à faire oublier l’appareil.

 

Nous ne tendons que vers une expression. C’est ce visage que le photographe se doit d’attraper alors que mille sourires, regards lui sont proposés comme autant de fausses pistes.

 

Trouver le dessin, la complexité, l’ampleur, le chiffre de ce visage unique que chacun garde sa vie, comme ces réflexes, ces mots de gourmand, d’avare, de sarcastique, d’indifférent, de dispendieux qui les résument et qui font dire aux autres quand on les leur raconte : «Je le reconnais bien là.

 

Photographier ce raccourci précieux : un sourire, l’air nonchalant ou décidé, ce geste, cette mimique qui sont l’axiome, la devise dont tout être est, plus ou moins malgré lui, le pantin.

 

Malgré la période rose, bleue, le cubisme, l’orphisme, malgré l’Olga, «notre première femme», comme disait Jacqueline Picasso, malgré l’époque Dora Maar, malgré Guernica et les mousquetaires de la fin, Picasso, comme la Callas, comme la concierge qui ne veut pas vous donner vos clés à cette heure, n’a qu’un regard, qu’un visage. Ceux que leur expression a lâchés ont un masque. Au photographe de voir à travers. J’irai jusqu’à deux têtes quand il y a vieillesse – ce sommet pour le portraitiste.

 

Elle ne manque pas d’un certain courage pour descendre toute la rue d’Antibes, à Cannes, un filet à provisions lui cachant plus de la moitié du visage. Elle me fait penser à Van Gogh du temps de l’oreille coupée. On pardonnera plus facilement au fou génial qu’à cette inconnue poignante, mais avec cette photographie, cette trace, ne laisse-t-elle pas, elle aussi, avec ce détachement, ces bottines, comme une œuvre?

 

La force de ce qu’on appelle une tête. Représenté un milliard de fois, et forcément toujours à la manière de l’artiste, le Christ, malgré toutes ces «approximations, ces «transfigurations, aura toujours ce même regard bon, ce nez puissant, les mêmes cheveux qui encadrent des lèvres légèrement charnues puis effilées. Même peint autrement, menton tout rond, ou, par dérision, les cheveux en brosse ou cachés par une perruque, un détail, quelque chose, vous rappelle que c’est Lui, et, d’un coup, malgré les vandales, «le véritable Visage, le même que nous Lui attribuons au fil des siècles, réapparaît.

 

Photographier parce que ce ne sera plus jamais comme ça.

 

Chaque fois que l’on y revient à la photo, la vie, l’émotion d’autrefois, imparables, renaissent, repassent avec leurs à-plats, leurs perspectives, leurs oublis, dotées de cette force que donnent la mémoire et le rêve.

 

A une exception près – que je ne regrette d’ailleurs pas – je n’ai jamais fait poser personne. Que l’autre me donne, ou retienne, ce qu’il veut. On parlait d’amour, il est rare qu’il y ait «bonne photo sans échange. Ce que Madeleine Castaing appelle «la collaboration du modèle. La plupart de mes photographies ont été prises par surprise. La surprise venant autant de moi.

 

Je ne m’attendais ni à ces yeux tout noirs, ni à cette ouverture de bras – restons dans le convenable – ni à cette pudeur, à cette douleur. On ne dirige pas une photo. Entendons-nous : j’ai l’air de prôner l’instantané, comme si la mise en scène, le cadrage, la lumière, le flou, le pas flou, le hasard ne se choisissaient pas, n’étaient pas le fruit d’une patience – c’est un peu ça la culture – et de réflexes parfois diaboliques, de références indicibles, dont tout dépend.

 

Esthétique. Nerf de la guerre de la conversation qui piétine. La conversation bourgeoise : «Ça me plaît… Moi je n’aime pas… Moi j’aime plutôt ça… Comme si photo, peinture, écriture étaient question de couleur de chandail qui va au teint, va au mur. Va au diable, oui!

 

Le monde et ses tumultes si vite accessibles, on oublie la photo comme l’air que l’on respire. On tourne la page, pardon, la photo, alors qu’elle est cette intelligence, cette conspiration entre réalité et rêve, moment et esprit du moment. Les photographies ne sont pas des images. Elles sont théâtre, happenings, réflexions, douleurs, déchirures, manques, mangues, mondes, claquements de doigts, ou elles ne sont pas.

 

Quels que soient les attraits de la proie, ses vertus ne se révèlent qu’à la chambre.

 

La photographie est-elle un art?

 

Tout dépend du moment où on appuie sur la gâchette, et pourquoi. Où tout claquement de dents, toute déflagration sont musique, tout papier imprimé est littérature, toute défiguration photo. Non. Sauf miracle! Et c’est à peu près ça que nous recherchons, l’humain – histoire de bien passer le temps.

 

Qui dit photographie dit pouvoir. L’un des plus grands étant celui d’écrire l’Histoire. Pour l’honnête homme, le danger est grand. Et vient ce mot que j’aurais aimé ne jamais employer : responsabilité. Cette fois, témoignage est verdict. La peine est lourde : elle défie le temps et dépasse, de loin, les acteurs du drame puisqu’elle nous touche, et les enfants de nos enfants.

 

Qui ai-je montré? Cette si belle femme, légendaire, posant, agenouillée sous un voile à côté d’une chaise vide dans une suite d’hôtel d’un pays dont elle n’est pas originaire, pour une pastelliste qui a permis que je fasse, moi aussi, à mon tour, un portrait, n’était pas, ce jour-là, n’était pas du tout cette femme triste marquée par le destin. On était loin de la mort de Federico, son fils disparu dix ans plus tôt. On… à la réflexion.

 

Quand repasse la scène et que je revois Silvana Mangano dans cette chambre de l’hôtel Raphaël, il n’y avait que gaieté. Elle riait de son voile bleu voletant au-dessus de ses cheveux, riait de ses amies italiennes trop bruyantes, installées comme au théâtre derrière la patiente et mystérieuse Lila de Nobili, qui extirpait d’un curieux panier en osier les couleurs pour peindre la Madone. Dans l’atmosphère de cette pièce pleine du parfum envoûtant de tubéreuse émanant de l’héroïne de Visconti, dont le fantôme commençait à hanter certains, mon Leica au murmure si doux se préparait à attraper, rattraper, le drame. Je n’avais pas demandé à Silvana de baisser la tête, ou de s’appuyer à la chaise, je n’avais rien dit, rien fait, je ne fais pas poser. L’avais-je remarquée, cette chaise vide? Non. Qu’elle la serrait contre elle? Moins encore. Elle ne s’y attachera, comme à un long sanglot, qu’une fois.

 

Heureux de la paix qu’elle offrait au peintre, je me préparais à prendre une photographie rayonnante, et c’est une mère au comble de la douleur que, malgré moi, j’ai saisie, capturée, immobilisée, détachée, retrouvée.

 

Que s’est-il passé? Le voile a légèrement glissé. Cherchant à le remettre sur la tête, elle a perdu l’équilibre. à portée de sa main, cette chaise. Elle s’y agrippe, se redresse, reprend la pose. Trop tard! Entre-temps il a suffi d’un déclic, l’appareil a tout enregistré, des longs doigts de la main crispée au bord de la chaise désespérément vide jusqu’au visage profond de la femme qui a dû s’incliner, dix ans plus tôt, devant l’horrible sort. Grâce à ce lapsus du corps, à ce hiatus, à cause de cette soudaine mais brève faiblesse, voilà que, pour toujours, le deuil impossible du fils ressort. La photo, en mentant, a dit la vérité. Ce n’est pas cette vierge poignardée que le photographe, ce jour-là, cherchait, et pourtant cette vérité les dépasse toutes. Pas étonnant que, plus tard, Silvana ait préféré cette photographie à toute autre.

 

Elle ne fait qu’accuser le quiproquo entre le photographe et son modèle, l’Art et la Vérité.

 

Qu’il le veuille ou non, le photographe force l’humain puisqu’il le résume. C’est à cause de cette obligation de raccourci, cette forme de transformation, de transgression, qu’il doit réfléchir. D’où l’écriture qui est venue quelquefois sur ces photos, non pour les orner, leur donner des lettres de noblesse, mais pour les prolonger, comme la vision qu’ensuite nous en aurons.

 

Mes photographies font naître des histoires que spontanément j’écris – pour ne pas dire qu’elles s’écrivent toutes seules…

 

Étrangler le temps qui s’écoule. Saisir à la gorge le temps étranger à nos peines, à nos désirs, étranger à la fuite du temps. Prendre, pêcher dans la foule, profils, ombres, cette résistance au temps entamé, ces arbres, qui marchent avant de ne plus pouvoir se soutenir, se souvenir, arches qui, pour l’instant, tiennent, ne tiennent qu’à moi. Ces flammes âgées, encore fortes, touchantes, plus jamais seules maintenant, et pour toujours debout.

 

Différence entre photographier et faire de la photo.

 

Est photographe tout nostalgique, tout conteur, tout trompe-la-mort qui sort de la réalité comme du cinéma de ses rêves pour en rapporter une preuve.

 

Photographes, tous ceux pour qui le souvenir est pensée à étudier, à revivre.

 

Ne pas faire de la photographie pour assister sans voir, tels ces souvenirs de vacances faussement enregistrés qui coulent sur la mémoire comme l’eau sur les mains. Ces traces sans conscience, quelles déroutes!

 

Elles me mènent à ce très jeune photographe auquel je rends visite de temps en temps. Bizarrement, son appareil ne s’arrête que sur ce que l’on ne voit jamais, ce que la conscience évite pour ne pas devenir fou. Exemple : jeune fille à sa fenêtre devant une cour d’école. Au lieu de prendre la cour en contrebas, la courbe de son épaule, son bras, sa main qui semble tenir comme un bouquet d’iris trois arbres morts mal alignés, c’est le rebord de la fenêtre qu’il capte, où il s’arrête. C’est l’angle du mur qui va rester sur le papier. Comme si, chaque fois, l’objectif se détournait de ce qu’il y avait «objectivement à prendre. Un parti pris? Non. Il appuie au mauvais moment. à une époque, on aurait dit un langage. Dire que je voulais vanter la maladresse, en faire l’éloge… Si seulement il s’agissait de la maladresse du myope! (Depuis, le jeune homme est devenu peintre – peintre fort intéressant. Et douze ans plus tard, à l’heure où je relis ces lignes, il est photographe, il sait maintenant ce qu’il veut montrer.)

 

Que le sujet explose, qu’il vous échappe des mains, qu’il bondisse tel le lapin blanc du foulard du magicien alors qu’on attendait le 7 de cœur.

 

Ce qui compte avant tout, la densité. Densité de la tristesse, par exemple. On aurait pu choisir émerveillement. Dans ces mots, densité compte autant que sentiment. Quand il s’agit de pierres précieuses, on parle de leur eau. Revenons à la photo : comme les belles pierres, certaines photographies tremblent. Roland Barthes parlerait de miroitement.

 

Avec mes «modèles, apparemment pas de rapport de force. Toute ma douceur je la donne là. L’effort, le travail, c’est avant. Parfois, sans cesser de photographier la même personne, j’ai attendu quinze ans l’échange. Mille «à peu près, et enfin elle est là! La photo, la personne.

 

Les images commandent l’appareil, comme les mots la phrase, comme le trait guide le portrait. Le hanneton qui traverse et Beckett en araignée géante sur la plage de Tanger ont surgi au milieu de ma propre vie. Ils avançaient comme des signes, comme des mots dont j’ai pris la dictée.

 

Courageuses, mes traverseuses. Survivant à l’amour, à quelles guerres, à quelle solitude, elles avancent. On marche beaucoup dans ce livre. On marche partout. On met un pied devant l’autre, et on recommence. La rue a quelque chose d’unique pour l’amateur de visages, pour qui cherche une certaine constance dans la vérité, pour qui a l’impudeur – ou le courage – de la regarder, de la poursuivre. à force d’avancer, le masque se défait. Somnambules, ou les yeux grands ouverts, ou mi-clos, ils livrent, à qui sait regarder, leur butin.

 

Indifférentes à votre rire, à votre amour parti pour toujours, à votre bon cœur, à votre suicide manqué, à vos factures impayées, à la misère, à sa misère, elles marchent.

 

Le plus difficile, c’est quand ils aiment l’objectif. Aragon, je n’arrivais pas à le lui faire oublier, même un soixantième de seconde.

 

Charmant, généreux, il était, pour moi, in-photographiable. à moins que je ne l’aie connu trop tard. Sans Elsa, qui lui était essentielle. Je ne le voyais qu’à moitié. D’autres ont sûrement réussi de très belles photographies du poète. Mais je viens (mars 2002) d’en retrouver une sur mes planches, c’est comme ça qu’il regardait le monde juste après Elsa : dubitatif.

 

Devant ses cravates qu’il aligne sur la table de la salle à manger, je le revois absorbé jusqu’à l’obsession par tout et par rien. Dans cette photo, cette application, il y a de ce délire dont il usait si bien avec les mots sur sa page, ou parlant à voix haute lors de nos longues promenades, la nuit, dans ce Paris qu’il réinventait pour les ombres de Breton, de Picasso, d’Apollinaire, dont il retraçait avec vertige les écarts.

 

J’ai une autre photographie de lui mais elle est trop, beaucoup trop triste. Floue. On le reconnaît à peine. Il porte une casquette blanche et, dans un nuage gris, détourne la tête. Cette photo fait penser au mot de Degas devant les tableaux beiges d’Eugène Carrière : «Tiens, on a fumé dans la chambre de l’enfant. Aragon était trop fort, a trop donné pour laisser passer cette vision tronquée. Et sans son nom, c’est une photo ratée.

 

Ouvrir des mondes secrets, ce n’est pas autre chose que signifie ma poursuite des jumelles. Quand je les voyais, l’une cramponnée à l’autre, je ne pensais qu’à raconter ce duo qui me fascinait. Devant l’objectif, elles pivotaient, cherchaient à éviter mon regard sur elles. Les jumeaux de la rue de Rivoli, même réflexe. à croire que les paires fuient les miroirs, leur double dont la concurrence les trouble.

 

Survivre. Faire survivre un peu de vrai. Dalí, après toutes ses extravagances, ses folies, sa voix, Gala, sa cour, le photographe le montre tranquille dans son fauteuil. Il parle de Leibniz, de Ledoux… ainsi ce n’était pas toujours la foire, ses fameux thés.

 

Le 18 de chaque mois, Jacqueline Picasso se rendait à Vauvenargues pour raconter devant la tombe de son mari tout ce qui s’était passé depuis sa dernière visite : l’arrivée de René Char, les appels de sa fille, les expositions en cours. Elle lui donnait des nouvelles de Notre-Dame-de-Vie, des poètes venus la voir. Ce jour-là, avant de descendre sur le terre-plein rendre hommage à la statue, derrière une vitre, dans la première pièce à côté de l’escalier qui donne sur la tombe où se dresse l’homme à la flamme, Jacqueline, lèvres serrées, livre à Picasso, «celui qui m’a inventée, sa semaine. Elle lui demande, tant elle aime sa peinture, si, en son nom, elle pourra, ce soir, lui voler encore quelques toiles. Elle les lui rendra après.

 

Je me suis excusé du déclic à ce moment :

 

– Pourquoi? Je voulais que tu te souviennes de cette journée.

 

Comme si elle-même avait appuyé sur la gâchette. Ce qu’elle a fait plus tard, et qui, hélas, se voyait déjà ici.

 

On parle toujours du dernier mot des mourants – des vivants plutôt, ça dépend comment on prend «la chose. Jean Cocteau, justement célèbre pour ses mots, mais pas seulement, a tout au long de sa vie pensé à sa sortie. Il voulait dire, pour rire : «Remboursez, je n’ai rien compris!, et c’est «Maman! qui est venu.

 

Dans les moments les plus importants de notre existence – rupture, mariage, un sourire qu’on ne retrouve plus si vite sur des lèvres aimées –, quand la terre s’effondre ou que l’on renaît soudain, ce n’est pas un mot qui nous frappe d’abord, nous arrête, mais une image, souvent ridicule ou dérisoire, en tout cas étrange et presque toujours fixe : le pied de table d’un bureau, le chapeau cloche d’une inconnue, une courroie de sac à main qui traîne dans une allée.

 

Je n’aurais dû photographier que des objets, et ce sont des visages qui sont venus. Le mien d’abord. Pour un franc que je glissais dans le Photomaton d’un des rares passages de l’avenue Victor-Hugo. J’avais droit à quatre fois ma tête. Bête au possible. Grimaçante. Incomplète. Pour que la photo vaille quelque chose, je demandais aux gens qui passaient de venir s’asseoir à côté de moi dans la cabine. Ainsi, j’ai photographié tous mes camarades de classe et pas mal de monde : l’archiprêtre de la paroisse et ses yeux ronds, un funambule sans son fil, le marchand de jouets du quartier (un homme au rire vicieux, le vice se voit sur la photo), et une amie de ma mère qui aimait bien les petits garçons vifs et débrouillards en culottes courtes.

 

Dès que j’ai eu un appareil, j’ai disparu de la photo, et ce fut tant mieux.

 

Prendre, pour regarder plus tard, pour interroger, et avoir eu raison d’être là.

 

Détresse ou joie saisies, la possession de cet instant est déjà une œuvre puisqu’il renvoie à, et refait voir, un certain jour sous un tout autre jour.

 

Chaque regard augmente d’autant l’œuvre et vous fait de nouveau, ou à votre tour, photographe, puisque seule, à cet instant, votre vision compte.

 

Tout ce que l’on découvre à chaque fois que l’on regarde une photo n’appartient qu’à vous. Le temps est arrêté, décrit, les faits sont là et, dans un léger flottement, la photo tout à coup déborde. On y ajoute tout ce qu’on ignorait du personnage et de soi-même : nous avons vécu entre-temps. La photo vit, nourrie de cette vie supplémentaire qu’elle nous suggère, et de celle que nous lui imposons.

 

Paul Morand développe une photographie qu’il avait prise de Marcel Proust sur son lit de mort. « Le négatif a brûlé. Proust a les yeux tout noirs. » Ne voulait-il pas dire : ouverts?

 

Saviez-vous que la photographie donnait aussi la parole aux objets? Elle accorde à leur impuissance une sorte de survie, comme à tout ce qu’elle touche.

 

Marché de dupes, la paysanne de Sommières qui bêchait son champ me brave, le poing sur la hanche, et me brave encore. Elle a raison : qui a gagné? Elle. Et elle le savait. Elle l’a su dès qu’elle m’a vu descendre de voiture, l’œil un peu trop malin. Elle a tout de suite compris ce que je voulais avec mon appareil photo. Ses formes, comme on disait autrefois. Elle m’a tout donné. Et a tout gardé.

 

Trente ans d’errance – pas si errante. Trente ans à l’affût. Qui ai-je guetté? suivi? attendu? Les mêmes. On ne se corrige pas.

 

De John Huston assis à côté de sa bonbonne à oxygène jusqu’aux filles du Moulin-Rouge, en passant par tous mes passants célèbres ou anonymes, quelle angoisse si le déclic ne s’était pas produit. Combien d’images m’attendent encore, envers lesquelles je me sens un devoir?

 

Dire encore deux trois choses. Parler des mondes intérieurs. Par quel côté les prendre? S’ils ne me sautent pas aux yeux, remballer, replier la toile du cirque sur laquelle je voulais arrêter les ombres de ces destins qu’entre deux mondes j’ai cru pouvoir surprendre.

 

Si l’écriture peut cerner une voix, un rire, quelque chose d’indéfinissable et de formidablement humain, parfois très simple, échappe à la plume comme au pinceau le plus réaliste. Curieusement, cet indescriptible, le photographe le rattrape.

 

Avouer que je les ai tous aimés, ici, pour leur vitalité, les pieds de nez à eux-mêmes et aux autres. Aimés pour mille raisons, et d’abord pour cette habitude qu’ils avaient prise : celle de ne pas mourir. Ils avaient, ils ont, comme un climat intérieur, une fantaisie, une folie. Aimantés par la photographie, ils ne pouvaient que tomber dans l’appareil et faire vibrer leur photographie – qu’ils m’ont donnée.

 

La photo se nourrit des êtres, le roman les alimente. La photographie nous donne ce que nous demandons à la littérature.

 

Parler d’écriture, ici? L’écriture est aussi vicieuse que la photographie. Elle n’apparaît derrière le style, derrière nous, que lorsque c’est fini. Devant la page blanche, comme derrière son appareil, on croit que c’est dehors que cela se passe. Or, le cirque est à l’intérieur. Monsieur Loyal aussi. Il ne fait pas toujours bon ménage avec la bête en nous qui veut tout comprendre et démêler le spectacle du vrai, l’instant de l’éternel. Et la lutte est serrée : c’est tout près du cœur que tout se passe.

 

Le comportement, la démarche, le frôlement sensible de l’être, son épaisseur comptent autant que ses mystères. Le charme de la présence. Les mots qui la définissent, en son absence, ne remplissent pas le vide. Les mots, quels qu’ils soient, ne donnent pas cette autre dimension, ou en donnent trop. Reste en nous une idée, et, si attentifs, si forts que nous soyons, manque toujours cet aspect qui l’emporte : leur présence.

 

Sur ce trottoir, cet Harpagon qui marche est un tout autre homme : drôle de balancement de l’épaule, tout ce corps pour se donner les libertés qu’il s’interdit avec son porte-monnaie, ce regard étonné le long des vitrines, cette politesse des messieurs d’autrefois sont, cette fois, son cadeau. Il est important puisqu’il ranime en nous quelques émotions. Même s’il ne les soupçonnait pas, c’est par lui qu’elles arrivent. Par lui, nous retrouvons ce trésor de confidences que nous inspirions enfant, la classe terminée, rôdant de banc en banc, face à la Seine que l’on regardait couler entre Héricy et Samois, quand le barrage existait toujours et que le nom d’André Billy disait encore quelque chose à certains Merci à cet inconnu qui est pour moi ce maillon de civilisation – soyons moins grandiloquent –, merci tout court à ce porteur d’ombres.

 

Besoin de ce visage qui me renvoie en plein cœur ces soirées indécises où j’écoutais l’adulte. Soirées aujourd’hui imprécises qui réveillent des mondes et des morts.

 

Fermez les yeux, orphelins, amoureux malchanceux, amis lointains, fermez les yeux, et décrivez l’être cher. De grands yeux bruns… vous vous en souvenez, et la forme, et la couleur à laquelle, encore, vous revenez, qui chaviraient parfois… un nez long, appuyé sur le dessus… Je sais, il y a meilleure description. Aussi puissants, aussi inspirés que soient les mots, à côté d’une photo…

 

Revoir l’exacte forme de ce sourire à jamais perdu. Tout ce qu’apporte une photographie : cette autre face de l’être, qui est l’être lui-même dépouillé de tout ce qu’on s’est dit, de tous les serments, de tous les quiproquos, de nos craintes, de nos étreintes, de toute littérature, de tout ce qu’on se raconte en attendant.

 

«Photos cruelles, ai-je entendu une fois ou deux. Je récuse. On leur montre quelque chose, ils croient qu’il faut à tout prix parler… on les double. On voulait les surprendre. Il y avait intention. Or, le regard s’est toujours situé ailleurs. Et c’était bien pour nous ces voilettes de guerrière, cet embonpoint garni de grappes de raisin, et ce rat empaillé collé sur le haut d’un haut-de-forme.

 

Visages, démarches, allures, couples, solitudes sont poèmes, manifestes. Le photographe les publie.

 

Les planches de contact où le photographe va choisir, délimiter son œuvre, sont des brouillons, l’épreuve la plus lourde de sa tâche. Chaque image est meurtrière : elle en efface une autre. Verbes, adjectifs, pronoms, substantifs, relatives, conjonctives, adverbiales, chapitres, tome I, tome II, avec l’écriture ce ne sont pas les munitions qui manquent. On peut s’en tirer pour cerner. Là, c’est cette photographie, cette attitude, ce vide-là, ce moment, cette lumière et pas une autre qui doit faire mouche.

 

Alors, oui, la photographie est cruelle, mais pour le photographe, parce que ce sera cette image qui fera loi.

 

Beckett voulait être seul et marcher, vite, entre les hachures du soleil, sur les trottoirs de Tanger où je le croisais année après année, long, maigre, portant des culottes courtes, besace brune sur l’épaule, se penchant de temps en temps vers sa femme que les Marocains, à l’hôtel, prenaient pour sa sœur. Sans doute à cause du silence entre eux, comme une troisième personne.

 

Il m’intéressait pour la ligne qui descendait de son cou jusqu’à terre, cette ligne droite, cette grandeur dont il semblait accablé. Démarche de héron ou de flamant glacé dans ce pays brûlant, antenne coiffée d’un carré de cheveux drus, blancs, alignés comme l’armée de Carthage dont Cicéron m’avait donné, en classe, malgré moi, malgré lui aussi, une idée.

 

Je commence à suivre Beckett à travers les rues de Tanger, je le perds, le retrouve. Ce n’est pas le moment. Pas encore. De plus loin, il s’élèvera davantage. Sa démarche appartient à quelque chose que nous possédons en nous, comme une corde vocale, une stridence. Capter ce coup de fouet éloquent…

 

Plus tard, il me dira que, très jeune, en Irlande, il se prenait pour un cerf-volant et s’élançait d’arbre en arbre. Qu’à Paris il habite avec sa femme un double appartement qui donne sur les cours de la prison de la Santé. Qu’il correspond avec elle par téléphone.

 

Sur la plage, vers Malabata, il me parle beaucoup de sa mère qui ne croyait pas en lui, qui aurait été si heureuse de son prix Nobel, il parle de Joyce, des dix-sept ans qu’il a courageusement (sic) employés à écrire Finnegans Wake. évocation de sa femme pour placer ses premiers romans refusés par dix-sept éditeurs. «Pour un écrivain, il est très important de lire. Pour voir comment font les autres.

 

Je le retrouve à Paris, où parfois il m’emmène boire un café, ce qui est terrible : après je ne peux plus prendre de photos. Sa voix rauque et son accent m’émeuvent trop, comme son sourire ironique, perdu, ses yeux bleus, sa gentillesse. Je préférerais continuer à le «faire poser – de loin. Là, entre les arbres de l’avenue René-Coty, il continue sa promenade ou plutôt son trajet. Chaque fois toujours le même, au milieu de quartiers de paumés, où, à l’heure qu’il choisit, son théâtre de grotesques penche vers le désespoir.

 

Il va finir sa vie dans une sinistre maison de vieux. Aucun des pensionnaires ne se doute que cet étranger est considéré comme un grand écrivain, qu’il est mondialement connu. Aucun n’a entendu parler de En attendant Godot, de Oh! les beaux jours, de Molloy. Ils disent qu’il a une très belle veste et que sa chambre donne sur le jardin. On me dit que c’est un ancien clown qui n’aime pas parler de la piste.

 

Il regarde l’objectif, affligé que tout cela existe. Son silence me ramène aux passants, aux inconnus, au respect de ces silhouettes furtives.

 

Posséder une photographie. Revenir à cette image fixe. On disait autrefois que la photographie se fane – avant le silver-print et autres papiers-miracle. Faux! Le Rimbaud de Carjat est toujours là, et Verlaine n’a pas bougé. Ni les chefs-d’œuvre photographiques de Degas.

 

Posséder une photographie, l’enrichir de nos expériences chaque jour. Ce rapport ressemble étrangement à celui que nous avons au téléphone, ou par lettre, avec ces gens que nous ne voyons pas et qui nous font participer à leur vie de loin : bébé est tombé par la fenêtre du premier, femme fatigue, elle fait la tête, empêché de tirer à l’arc, dépense trop en fringues, à Noël tout s’est arrangé. Ces photos sont cet au-delà inscrit, ce fleuve arrêté une seconde où se précipitent les mille et un faits presque éprouvés dont nous sommes le pauvre et puissant écran à distance.

 

Jusqu’à quand garderons-nous ce goût des êtres qui se perdent? Que l’on perd, avant de se perdre à son tour – le noir et blanc m’encourage à faire dans le style «deuil? écrire ou photographier c’est toujours dire : ça ne sera plus jamais ça.

 

« L’ombre est noire toujours même tombant des cygnes. »

 

La Fin de Satan.                                       Victor Hugo.

 

Il me semble ne pas avoir assez dit que la photographie donnait une autre mesure de l’être dont on croyait tout savoir. Même différence entre les paroles préparées avant un rendez-vous d’amour, de fin d’amour, ou avant toute rencontre peut-être décisive, et les paroles prononcées à ce moment.

 

La photographie apparemment a quelque chose de plus rapide que l’écriture, quelque chose de plus… spontané, de plus… il ne faut pas dire «plus facile. Je cherche le plus… il n’y en a pas. Rien de moins concis que certaines photographies. à partir du moment où elles sont prises, elles débordent toujours du sujet.

 

Dire que, depuis que je suis né, j’accumule des preuves. Mais de quoi?

 

Séance de non-pose. Accord ou désaccord, comme en musique tout dépend de l’attaque. C’est elle qui donne le «la qui très souvent chez moi est le mot de la fin.

 

Écrire et photographier pour sauver de l’évanouissement le peu que l’on comprend du visible, même si on entend parfois : «Ce n’était pas comme ça.»

 

Écrire et photographier. Si l’écriture est aussi travail de mémoire, parfois anticipée – l’imagination n’est qu’une issue de la mémoire, son échappatoire. Aux cartes on dirait une défausse – au moment où l’encre coule, l’acte, l’autre sont déjà passés, le passé.

 

Si le mot conduit à la mort, y participe, la photographie s’en écarte. Si l’écriture joue avec le temps, la photographie l’arrête. Photo, il n’y a rien à redire. Que merci à cette preuve.

 

Je n’étais pas sans appétit au festin de ces visages offerts.

 

 

Texte paru dans Photographies, 1991