François-Marie Banier

Principe, fonction, forme et réalité subjective dans les photographies de François-Marie Banier

par Dieter Appelt


2007

Principe, fonction, forme et réalité subjective dans les photographies de François-Marie Banier

 

Dieter Appelt

 

 

En écrivant à l’encre noire et blanche sur ses photographies de grand format, François-Marie Banier y déploie deux éléments de créativité, exaltant sa recherche. La forme d’origine reste visible, même si des lignes d’écriture viennent s’y répandre, éclaircissant les zones d’ombres par la superposition de lettres tracées en blanc. Les zones claires sont remplies de blocs entiers, écrits serrés à l’encre noire, évoquant les nomenclatures de structures symboliques. Le regard ne s’abîme pas d’emblée dans la fascination qu’exercent ces expérimentations pleines de malice, inhérentes à la rencontre de deux médias. L’influence de l’écrit s’exerçant ici sur le champ délimité de la photographie, l’écriture littéraire devient un processus auto-référentiel. Dans cette métamorphose, d’un point de vue objectif, la photographie continue de jouer un rôle éminent, en dépit de l’effet renforcé du texte dans l’image. Une fois entrée en lice, la « rivale » de l’image qu’est l’écriture n’est peut-être pas vraiment censée transmettre de message. Tout relève d’une méthode visuelle de cut-up.

 

Conséquence majeure de cette manière de voir, les formes visuelles deviennent des formes de pensée. Indépendemment de toute éloge, la manière dont est traité le sujet de la photographie pourrait, si je peux avancer cette hypothèse radicale, transformer les œuvres en storyboards : nous assistons, au moyen de cette langue très spécifique de notations poétiques et littéraires, à un échange entre deux médias. Selon ce principe, ces formes doivent être comprises comme des instructions. Les différents états de ce processus, dans le champ d’action de cette photographie, pourraient être interpétées comme des didascalies pour une adaptation cinématographique. Les structures apparaissent telles des traces de mémoire là où l’écriture erre en quête d’un vague espoir, d’un objectif lointain.

 

Dans la perception du processus de création de l’œuvre, chaque étape, chaque états a sa qualité propre. Une œuvre est toujours finie lorsqu’une erreur d’origine n’est plus magnifiée.

 

Ce qui frappe d’abord, c’est le rapport différencié, la passion investie pour prendre la photo. Je sais qu’une fois le cliché agrandi, s’engage le processus d’écriture des passages dynamiques de texte qui se complètent, se répartissent, contrastent entre eux de multiples manières et créent l’œuvre poétique, impression dédoublée et simultanée. Entre le champ de l’image et ceux du texte, un phénomène unique en son genre apparaît, un continuum d’hypertextes, une écriture qui légitime une fois de plus ma comparaison avec un storyboard. Même si la méthode est différente, ce travail me rappelle l’art brut de Gaston Chaissac avec ses dessins “écrits”. Dans certaines œuvres, François-Marie Banier a tracé d’un geste vif sur des photographies de grand format de véhéments sillages d’écriture, superposant les strates de mots et de phrases pour produire ce qui est en fin de compte de l’”action-drawing”. L’œil du regardeur dépasse ces doubles procédés et voit l’œuvre comme un tout, même s’il est inévitable que des zones du motif représenté deviennent à jamais invisibles, le texte se plaçant ça et là très délibérément par-dessus des détails et recouvrant entièrement certaines parties de la photo.

 

Ce processus de travail évoque les techniques de collage de Schwitters à Klee, et jusqu’à Burroughs qui quitta Tanger en 1958 pour s’installer à Paris, au légendaire Beat Hotel du 9 de la rue Gît-le-Cœur. Il avait avec lui une valise remplie de manuscrits, avec lesquels il n’a pas seulement composé le Festin nu, mais aussi Le Ticket qui explosa, la Machine molle et Nova Express, œuvres qui furent arrangées et compilées avec l’aide de Jack Kerouac au cours des années suivantes, à partir de ce trésor de 1000 pages volantes. Les textes qui s’y trouvaient déjà étaient déchirés, découpés ou pliés selon des règles strictes pour créer de nouvelles combinaisons.

 

François-Marie Banier ne considère pas sa méthode comme une critique fondamentale du langage, médium principal de notre société. Sa production écrites sur ses images ne se rapporte à aucun monde descriptible. Le langage y devient un système de signes. Je suis devant ses photographies de grand format comme devant une fenêtre ouverte. Les corps de texte forment des strates et des éléments détachés qui viennent irriter l’image sous-jacente ; ils sont indices optiques, bribes de conversations, balbutiements, auto-mutilations. L’œil regarde l’espace agressivement couvert d’inscriptions, et l’alignement des segments d’écriture en noir et blanc forme une procession de lettres semblable aux “foules humaines” de l’Entrée du Christ à Bruxelles de James Ensor.

 

De l’écriture naît le mouvement. Quand les photographies augmentent en taille et quand l’attraction du champ d’expérimentation devient manifeste, nous devrions nous efforcer d’apprendre à passer de l’un à l’autre de ces niveaux de lecture.

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