François-Marie Banier

Entretien entre François-Marie Banier et Martin d’Orgeval

par Martin d'Orgeval

Catalogue de l'exposition "Perdre la tête", Académie de France à Rome, Villa Medicis, Rome, Steidl
2005

 

 

Comment travaillez-vous dans la rue ?

 

Je quadrille. Je photographie chaque jour. Je pars à travers Paris, ou ailleurs, sans idée précise, mais je vois bien que l’on est vite prisonnier de rails que l’on a posés d’abord par hasard, sur lesquels on revient par habitude : Barbès, la rue de Tombouctou, le square Montholon, les quais de la Seine du côté de Bercy ou de l’autre côté face à la tour Eiffel, même si là-bas je n’ai jamais pêché une âme. Ce qu’il y a de bien à Paris, c’est que presque tous les jours on croise une manifestation. Je m’y fonds comme poisson dans l’eau et je portraitise à volonté : enseignants, postiers, pompiers, filles mères, élèves de classe terminale, élèves sans classe, parents d’élèves, du primaire, du secondaire, pour l’école privée, contre, paysans, pommes de terre, cochons, vignerons, marins, médecins, cégétistes, gays, opposants au nucléaire, à Bush, à Castro. Pour aussi. André Maurois m’avait conseillé de lire Balzac, je conseille la photographie.

 

Comment photographiez-vous les gens ?

 

Je ne photographie pas : je prends. Je prends ce qui me frappe : bonhomme, dame, chien, enfant, bétonneuse, nuages… Ce qui m’attire chez les êtres, c’est le roman en eux, leur inextricable complexité dont ils s’arrangent quand même, pour exister. M’attire le singulier qui touche à l’universel. Douleur, séduction, usure, difficulté d’être, et la mort qui rôde.

 

Etablissez-vous un dialogue ?

 

Je cherche plutôt des monologues. Comme le médecin qui pose son stéthoscope sur votre cœur, je fixe mon objectif sur ce qui est le plus « parlant », qui ne passe pas toujours par les mots. Pour dire le charme, transcrire la vérité de l’être.

Généralement l’autre comprend très vite que ma vision est avant tout recherche. C’est dans le sentiment que l’autre expose, j’allais dire renferme, que je trouve son identité. À moi de la montrer. Le « Je » du photographe est là. Nous sommes des montreurs d’ours. Que je détecte un sentiment de solitude, d’inquiétude, de je-m’en-foutisme, de plénitude, une indicible joie, je travaille. Je me sers de la lumière intérieure de l’autre pour éclairer ma photo. C’est peut-être pour ça que je travaille rarement en studio : lumière artificielle, gestes artificiels. Quelque soit le visage, la silhouette, c’est toujours l’expression d’une philosophie singulière.

Je préfère que l’autre ne soit pas conscient de ma présence. Sauf à la dernière seconde : le courant passe, souvent par le regard. Enfant, bossu, croyant, vieillard, ils savent que ce qu’ils trimbalent est l’expression de milliers de combats, de sentiments, de réactions à la vie, au temps qui fut le leur, et qu’une ligne contient tout ça. Ils savent qu’ils participent à un rythme mystérieux, implacable, inexplicable, déplaisant pour eux-mêmes quelquefois dans le miroir, « mais si toi – amateur d’émotions, de formes – tu y vois autre chose : puise en moi. J’ai vu à ton coup d’œil, en me regardant, que tu avais perdu la tête, alors vas-y !»

 

Qu’est-ce qui vous intéresse de montrer ou de ne pas montrer ?

 

Ce que je n’aime pas montrer, c’est ce que l’autre exhibe, qu’il croit satisfaisant, or ce qu’on aime chez l’autre, il n’en est pas conscient. C’est le principe même de l’amour.

           

Pourquoi montrer parfois plusieurs photos prises successivement d’une même personne, au lieu de n’en choisir qu’une seule ?

 

Pour que vous alliez plus loin. Pour que vous fassiez plus ample connaissance. Un portrait est fait quelquefois de plusieurs expressions.

J’avais montré dans mon livre Past Present des mêmes visages de modèles pris à dix, vingt ans de distance. L’idée, ou plutôt la preuve, de nos « plusieurs visages » m’intéresse. Que voit-on sur un visage ? Un parcours, un voyage. Comment résister à leur invitation de monter avec eux dans le train ?

 

Pourquoi avoir choisi de placer des portraits d’artistes, d’écrivains, de créateurs, dans la masse des figures d’anonymes ?

 

Ernesto Sabato, Claude Lévi-Strauss, Michel Tournier, Alex Katz, Emir Kusturica, Louise Bourgeois, là, ont tous en commun une couleur de réflexion dans le regard qui va au-delà du cliché de l’artiste accompli. Toute exposition, tout livre laissent de côté certains visages, lieux, qui tout à coup s’imposent. Les rencontres ne sont pas toutes immédiates.

 

Qu’est-ce qu’une exposition ?

 

Une confrontation entre l’artiste, son monde, ses idées, ses formes, et le monde extérieur qui entre et viole.

 

Pourquoi montrer des gens vieux et des marginaux, des laissés pour compte, vous reconnaissez-vous en eux ?

 

Les gens vieux, les marginaux, que j’aimante avec mon appareil – qui n’est qu’une excroissance de mon cœur – ont une musique singulière. Qu’elle soit honnête, ou goguenarde, elle m’emporte. Enfant, c’est sur les bancs publics que je suis allé écouter  « la bonne parole ». Des divagations parfois, mais ô combien plus séduisantes que la panoplie conventionnelle des conversations oiseuses des gens qui m’entouraient portant chaussures brillantes comme leur cercueil.

Pour revenir aux marginaux, qui n’envie pas leur courage, n’admire pas leur originalité, ne donne pas raison à leur distance vis-à-vis des encroûtés que nous sommes, nous qui acceptons les rôles sociaux, la comédie des hiérarchies artificielles ? Par peur, et surtout pour garder le contrôle de notre place, ce qui est le contraire de l’art qui est risque, comme tout pas dans l’inconnu.

La beauté, c’est l’autre. L’autre total. L’autre lavé de tout cliché, de tout a priori, hélas souvent pris dans les griffes d’une société qu’il ne comprends pas et le lamine.

 

Pensez-vous dresser un portrait du monde actuel, du monde tel qu’il est ?

 

Le monde actuel ? La rue est son meilleur reflet avec ses mélanges, ces souffrances qui tiennent encore debout, ou à peine, où plus du tout, sur lesquelles l’œil de l’imbécile heureux a appris à glisser.

 

 Pourquoi Perdre la tête ?

 

Parce qu’on oublie tout de soi, et du monde, face à l’autre qui vous absorbe et que vous allez rendre par une image de cet instant unique : la rencontre avec un monde total.

 

Quels sont vos projets ?

 

Vivre.

 

 

INTERVIEW

 

With François-Marie Banier by Martin d’Orgeval

 

How do you work?

 

I walk the streets. I take photos every day. I set off across Paris, or wherever else, with no preconceived plan, though I can see how easily we become prisoners of the tracks we lay down the first time by chance, and which we return to through force of habit. I go to Barbès, the Rue de Tombouctou, Square Montholon, the banks of the Seine near Bercy, or opposite the Eiffel tower (though I’ve never caught a soul down there). What’s so good about Paris is that you can come across a protest march more or less every day. I blend in like a fish in water and click away, making portraits of teachers, postal workers, fire-fighters, single mothers, high school kids, kids with no class at all, parents of schoolkids, from primary schools, from secondary schools, marching in favour of private education, against private education, farmers, potatoes, pigs, winegrowers, sailors, doctors, leftist union members, gays, anti-nuclear protesters, anti-Bush protesters, anti-Castro protesters. People who are pro- all that as well. André Maurois told me to read Balzac; for me there’s nothing like photography to provide knowledge about humanity.

 

How do you photograph people?

 

I don’t photograph: I take. I take what I find striking: a guy, a lady, a dog, a kid, a cement mixer, clouds. What attracts me in people is the stories they have inside them, the inextricable complexity they somehow manage to cope with in order to exist. What holds my attention is the moment when singularity becomes universal. Pain, seduction, the ravages of time, life problems, looming death.

 

Do you establish a dialogue?

 

What I really look for are monologues. Like the doctor who lays his stethoscope over your heart, I train my lens on that which « speaks » to me, even if it is not always with words. It’s what speaks of the charm of the person, transcribing his or her inner truth.

 

The person usually quickly understands that my way of seeing is first and foremost a way of searching. It’s in the feeling that the person reveals (I almost said « contains ») that I find his or her identity. It’s up to me to bring it out. This is the « I » of the photographer. We’re like those travelling showmen with dancing bears: when I detect a feeling of loneliness, concern, indifference, plenitude, ineffable joy…I set to work. I use the person’s inner light to illuminate the picture. This could be why I seldom do studio work: artificial light, artificial gestures. Whatever the face, whatever the figure, there’s always a particular philosophy being expressed.

 

I prefer it when the person is not aware that I’m there. Except at the very last second: something happens between us, like an electric current, often in the eyes. The child, the hunchback, the churchgoer, the old man – they all know that what they carry with them is the expression of a thousand battles, feelings, responses to life, to the time that was theirs, and that a single line can contain all of that. They know that they are part of a mysterious, implacable, inexplicable rhythm. It is sometimes unpleasant for them when they look in the mirror. « But », they seem to say, « if you – lover of emotions and forms – see something else, take it from inside me! I saw it in your eyes, when you looked at me, that you had lost your head – so go for it! »

 

What are you interested in showing or not showing?

 

What I don’t like showing is what the person himself exhibits, what he thinks of as satisfactory. The other person is unaware of what we like in him – that’s what love is all about.

 

Why show several consecutive photos of the same person, instead of just choosing one?

 

So that you go further. So that you get to know them better. A portrait is sometimes made up of several expressions.

 

In my book Past Present I showed pictures of the same faces of « models«  taken ten or twenty years apart. The idea, or rather the proof, that we have ‘several faces’ is of great interest to me. What do we see in a face? A process, a journey. How can we refuse the invitation to get on the train with these people?

 

Why did you choose to place portraits of artists, writers and designers among all the anonymous faces?

 

Ernesto Sabato, Claude Lévi-Strauss, Michel Tournier, Alex Katz, Emir Kusturica, Louise Bourgeois, all have in common a tonality of thought in their eyes that goes beyond the cliché of the ‘accomplished artist’. All the exhibitions and books leave out some faces and places, but at some point they might suddenly seem indispensable. Encounters are not always immediate.

 

What is an exhibition?

 

A place where an artist and his world, its ideas and forms, come together, and which the outside world enters and violates.

 

Why show old people and down-and-outs? Do you see yourself in them?

 

The old and people on the fringes of society, whom I attract magnetically with my camera which is just an extension of my heart, strike a special chord. Be it honest or mocking, their music carries me away. When I was a child I used to listen to the « gospel » on park benches. It may sometimes have been incoherent ramblings, but how much more alluring were those ramblings than the idle chit-chat from people around me wearing shoes as shiny as their coffins!

 

As for down-and-outs, who does not envy their courage, who does not admire their originality, who does not approve of their distance from us, old sticks-in-the-mud that we are? We who go along with the roles society gives us, the comedy of artificial hierarchies, out of fear and above all to keep control of our place in society, which is the opposite of art that is all about risk, like any step into the unknown.

 

Beauty is others. In their entirety. Others cleansed of clichés and preconceptions; others who are all too often locked in the grasp of a society that misunderstands them and crushes them

 

Do you think you create a portrait of today’s world, of the world as it really is?

 

Today’s world? The street is its most faithful reflection, with its diversity, its suffering souls who still manage to stand, or hardly manage, or no longer manage at all, and from whom fools have learnt to avert their gaze.

 

Why “Perdre la tête” (“losing your head”)…

 

Because you forget everything about yourself, and about the world, when you come face to face with another person who absorbs you and whom you decide to depict via an image of that unique instant. It’s an encounter with an entire world.

 

What are your projects?

 

Living.

 

 

 

INTERVISTA

 

A François-Marie Banier di Martin d’Orgeval

 

 

Come lavora per la strada ?

 

Suddivido in settori. Fotografo ogni giorno. Cammino per Parigi, o altrove, senza un’idea precisa, ma mi accorgo che siamo sempre prigionieri del percorso scelto in pricipio per caso, sul quale si torna per abitudine : Barbès, la rue de Tombouctou, lo Square Montholon, il Lungo Senna dal lato di Bercy o dall’ altro lato, di fronte alla tour Eiffel, benché là non abbia mai pescato un’anima. Quel che è bello a Parigi è che quasi ogni giorno s’incrocia una manifestazione. Mi ci butto come un pesce nell’acqua e faccio rittratti a volontà : insegnanti, postini, pompieri, ragazze madri, alunni di quinta liceo, alunni senza classe, genitori d’alunni, delle elementari, delle medie, per la scuola privata, contro, contadini, patate, maiali, viticultori, marinai, medici, sindacalisti, gay, gente contro il nucleare, contro Bush, o Castro. O anche pro. André Maurois mi aveva consigliato di leggere Balzac, io consiglio la fotografia.

 

In che modo fotografa la gente ?

 

Io non fotografo : prendo. Prendo ciò che mi colpisce : uomo, donna, cane, gatto, bambino, betoniera, nubi…ciò che mi attira negli esseri è il romanzo che hanno dentro, la loro inestricabile complessità alla quale comunque si adattano, per esistere. Mi attira il singolare che tocca all’universale. Dolore, seduzione, logorio, difficoltà nell’essere, et la morte che sta in agguato.

 

Stabilisce un dialogo ?

 

Cerco piuttosto dei monologhi. Come il medico che posa il suo stetoscopio sul tuo cuore, io punto il mio obbiettivo su ció che mi « parla » di più, che non sempre ha bisogno di parole. Per dire il fascino, trascrivere la verità dell’essere.

 

Generalmente l’altro capisce molto in fretta che la mia visione è inanzitutto ricerca. È nel sentimento che l’altro mostra – o per meglio dire che racchiude in sé- che trovo la sua identità. Sta a me mostrarla. L’ « Io » del fotografo sta in questo. Siamo esibitori d’orsi. Che scorga una sensazione di solitudine, d’inquietudine, di menefreghismo, di pienezza o un’indescrivibile gioia, io lavoro. Mi servo della luce interiore dell’altro per illuminare la mia foto. Ed è forse per questo che lavoro di rado in studio : luce artificiale, gesti artificiali. Qualunque sia il viso, la figura, è sempre l’espressione di una filosofia particolare.

 

Prefrisco che l’altro non sappia della mia presenza. Se non all’ultimo secondo : avviene uno scambio, spesso attraverso lo sguardo. Bambino, gobbo, credente, vecchio, sanno che quel che portano in giro è l’espressione de migliaia di lotte, di sentimenti, di reazioni alla vita, al tempo che fu loro, e che una linea contiene tutto questo. Sanno che partecipano a un ritmo misterioso, implacabile, inspiegabile, spesso spiacevole per loro stessi visti nello specchio, « ma se tu – amante d’emozioni, di forme, – ci vedi altro : attingi da me. Ho visto dalla tua occhiata, nel guardarmi, che avevi perso la testa, allora dai ! »

 

Che cosa le interessa mostrare oppure non mostrare ?

 

Quel che non mi piace mostrare è ciò che l’altro esibisce, ciò che lo soddisfa, e in realtà quel che ci piace di lui è ciò di cui non è cosciente. È il principio stesso dell’amore.

 

Perché mostrare diverse foto della stessa persona scattate in successione, invece di sceglierne una sola ?

 

Affinché andiate oltre. Affinché facciate meglio conoscienza. Un ritratto, talvotta, è fatto di diverse espressioni. Nel mio libro Past Present avevo mostrato i visi degli stessi modelli fotografati a distanza di dieci, vent’anni. L’idea, o piuttosto la prova, dei nostri « diversi visi » m’interessa. Che cosa vediamo in un viso ? un percorso, un viaggio. Come resistere al loro invito a salire sul treno con loro ?

 

Perché ha scelto di inserire dei ritratti d’artisti, scrittori, creatori nella massa di ritratti di anonimi ?

 

Ernesto Sabato, Claude Lévi-Strauss, Michel Tournier, Alex Katz, Emir Kusturica, Louise Bourgeois, là, hanno tutti in comune una tinta di riflessione nello sguardo che va al di là del cliché dell’artista arrivato. Ogni mostra, ogni libro, lascia da parte visi e luoghi che poi all’improvviso s’impongono. Gli incontri non sono tutti immediati.

 

Che cos’è una mostra ?

 

Un confronto tra l’artista e il suo mondo, le sue idee, le sue forme, con il mondo esterno che entra e viola.

 

Perché mostrare delle persone anziane e degli emarginati, dei disgraziati ; si riconosce in loro ?

 

Les persone anziane, gli emarginati che catturo con la mia macchina- che altro non è che un’escrescenza del mio cuore- hanno una musica particolare. Che sia onesta o beffarda, m’interessa. Da bambino, è sulle panchine pubbliche che andavo ad ascoltare « la buona parola ». Solo divagazioni a volte, ma quanto più allettanti delle tante conversazioni convenzionali e vane della gente che mi circonda, che porta calzature lucide come le loro bare.

 

Tornando agli emarginati, chi non invidia il loro coraggio, chi non ammira la loro originalità e non da loro ragione di tenere a distanza le vecchie mummie come noi, noi che accettiamo le parti dateci dalla società, la commedia delle gerarchie artificiali, per paura, e sopratutto per mantenere il controllo del nostro posto ; il che è il contrario dell’arte che è rischio, come ogni passo nell’ignoto.

 

La bellezza est l’altro. l’altro totale. L’altro lavato dai cliché, dai pregiudizi, spesso purtroppo preso tra le grinfie d’una società che non comprende et che lo rovina.

 

Pensa di dare un’immagine completa del mondo attuale, del mondo così com’è ?

 

Il mondo attuale ? La strada ne è il miglior riflesso con i suoi miscugli, le sue sofferenze che stanno ancora in piedi, o quasi, o per niente, sulle quali l’occhio dell’imbecille felice sa scivolare.

 

Perdre la tête (perdere la testa) : che cosa vuol dire ?

 

Perdere la testa, perché si dimentica tutto di sé, et del mondo, di fronte all’altro che ci assorbe e che cerchiamo di restituire attraverso un’immagine di questo istante unico : l’incontro con un mondo totale.

 

Quali sono i suoi progetti ?

 

Vivere.

 

 

 

Paris, 15 septembre 2005

 

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