François-Marie Banier

Never stop dancing

par Jan Hoet


2014

Pendant la préparation de mon exposition « my (private) Heroes » au musée MARTA Herford en 2004, j’ai été confronté pour la première fois à l’œuvre photographique de François-Marie Banier, que je ne connaissais pas mais dont le nom a continué à occuper mes pensées. Je trouvais son œuvre attachante et émouvante, et aussi tellement proche de la vraie vie — du moins la vie telle que je l’avais découverte si souvent lors de mes passages à Paris et dans d’autres métropoles.

 

Des êtres uniques à un moment unique oú chaque individu devient sa propre personnalité : mon admiration s’est encore intensifiée lorsque j’ai rendu visite à l’artiste dans son atelier et chez lui, où je passais d’une découverte à l’autre.

 

L’art de la photographie est un moyen passionnel qui non seulement nous informe sur les rouages d’une société sous toutes ses facettes, ses comportements, ses habitudes et ses développements, mais surtout sur la manière dont un individu, en l’occurrence l’artiste photographe, perçoit la grande diversité de cette société évoluant de plus en plus vers une entité multiculturelle.

 

Rares sont les photographes qui sont parvenus à nous proposer un spectre à ce point étendu de sujets et de motifs. En se référant aux nombreuses publications qui ont été consacrées à ce jour à François-Marie Banier, on se rend compte de manière précise à quel point l’artiste a suivi l’évolution d’une société toujours plus complexe et à quel point il est resté attentif à « l’Humain », entraîné dans cette aventure faite de rapports, de fissures et de conflits. Alors qu’il n’était initialement et à tort connu que pour ses photographies glamour et immortelles de visages célèbres, telles que Samuel Beckett, Andy Warhol, Silvano Mangano et d’autres icônes, il a toujours témoigné un vif intérêt pour les happy few de son époque, et surtout pour le monde de la marginalité, la sous-culture de la société. Il réalise aussi bien le portrait de sans-abris, d’artistes du cirque, de personnes en chaise roulante, de personnes fortes et âgées et il cherche à nouer des contacts avec celles et ceux qui vivent contre leur gré en marge de la société. Il me fait parfois penser aux personnages typiques dans les récits de Tchékhov qui nous parlent d’individus supportant leur sort et leur fardeau silencieusement ou en criant à tue-tête. J’ai le sentiment qu’à travers eux le véritable sujet de Banier est la recherche de dignité — mais aussi la perte de dignité.

 

Nous pouvons sans hésitation affirmer que de nombreuses vies se croisent dans la passionnante œuvre photographique de François-Marie Banier. Il s’est d’abord fait connaître, grâce à un talent inné, comme écrivain avec un premier roman Les résidences secondaires, édité par la maison Grasset en 1969, dans lequel il fustige la bourgeoisie et ses résidences d’été. Il a ensuite fait la connaissance du dadaïste Aragon qui a vu en François-Marie un enfant prodige, à la personnalité unique. Son ouvrage le plus populaire, Le Passé Composé, récit d’une relation incestueuse entre une sœur et un frère, est sorti immédiatement après. Dans la majorité des cas, et surtout dans la pièce de théâtre Hôtel du Lac, sa littérature parle de lui-même, de son éducation, de sa rébellion et de ses amours. Ses romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre évoquent en réalité et principalement son passé autobiographique, ses rêves de parcours de vie, la conviction de faire et d’être ce qu’il veut, sans le moindre scrupule ou remords sur la perception que l’on pourrait avoir de lui.

 

Ce n’est qu’en 1969, à vingt-et-un ans, que l’écrivain, en quête permanente de son identité, s’est senti attiré par la photographie, sans doute parce que déjà marqué par l’influence des aléas vécus au cours de sa jeune carrière, sans, pour autant, épargner l’autre en lui ou tout autre que soi. Cela me fait penser à l’idée que Lacan se faisait du sujet, qu’il ne dissociait jamais d’un mouvement vers ou d’une ouverture à l’autre — tout comme regarder par la fenêtre et ne pas se placer devant un miroir.

 

C’est de la même manière que je perçois son œuvre photographique, clairement et constamment axée vers un monde en dehors de lui, tout en montrant à la fois un portrait vivant de ce qu’il est, mais cette fois en se projetant d’une manière visuelle.

 

En fait, François-Marie Banier partage avec ses personnages photographiques préférés toutes les circonstances et situations dans lesquelles elles se trouvent. Il se laisse guider comme nul autre pareil par ce moment magique qui consiste à capter et à découvrir la vérité profonde de ses portraits dans son langage d’images photographiques. S’il n’y parvient pas, il arrête ou rejette son matériau.

 

Sur une des photographies de ce livre, on peut lire le tatouage sur la nuque d’un jeune homme : Never stop dancing. J’y vois le paradoxe de l’image photographique qui, selon Roland Barthes, est à la fois mouvement et vie que l’on délaisse derrière soi. C’est la raison pour laquelle je ne souhaite pas associer cet adage à la diversité des images, mais plutôt à l’artiste photographe François-Marie Banier en tant que personne, à son attitude artistique, parcourant toute la ville sur sa mobylette, de jour ou de nuit.

 

La plupart de ses photographies sont en noir et blanc. Il peut s’attaquer à l’image à l’aide d’encres colorées avec des gestes audacieux, comme s’il voulait les détruire, comme si deux êtres étaient enfermés en lui. Il peut aussi laisser intervenir l’écrivain en lui et inscrire, voire couvrir la surface de l’image de lignes, phrases, dialogues, descriptions spontanées, compléments verbaux à ses photographies, qu’elles soient récentes ou plus anciennes. Cet ouvrage est principalement consacré à de simples photographies, dépourvues de textes ou de couleurs supplémentaires, mais nous avons néanmoins l’impression que le texte et la couleur accompagnent chaque image, transposée d’une manière qui nous familiarise avec le contact de la peau ou la distance qu’il parvient à suggérer.

 

Célébrités, personnes anonymes, animaux, il y a toujours cette touche personnelle qui transparait et nous confronte à quelqu’un qui regarde le monde de manière affable ou sceptique, confiante ou réservée. Force masculine, beauté ou élégance féminine, empathie et fidélité des animaux : pour Banier, le monde entier est une apparition bienvenue, et pour nous, spectateurs, il est une révélation d’images vives et sensuelles sur la manière dont l’homme réussit, malgré la diversité et le large spectre de données, à être le garant d’une unité relativement pacifique et structurée, grâce à l’œil pénétrant de l’artiste photographe François-Marie Banier.

 

Même quand il y a un soupçon de traits exprimant la souffrance, la misère et la solitude, on perçoit toujours l’artiste comme quelqu’un qui place toute l’énergie négative dans une perspective positive.

 

 

 

My first experience of the photographic work of François-Marie Banier came when I was preparing my exhibition “My (Private) Heroes” at the MARTA Herford museum in 2004. I did not know him, but his name stayed in my mind. I found his work appealing and moving, and also, so close to real life – or at least, life as I had so often experienced it during my stays in Paris and other big cities.

 

Unique beings at a unique moment when each individual becomes their own personality. My admiration grew when I visited the artist in his studio and at home, where I went from one discovery to another.

 

The art of photography is a passionate process that not only informs us about the workings of society, with all its different facets, its modes of behaviour, its habits and its developments, but above all about the way an individual – the artist and photographer – perceives the great diversity of this society that is increasingly evolving into a multicultural entity.

 

Not many other photographers have managed to offer us such an extensive spectrum of subjects and motifs. Looking at the numerous publications about François-Marie Banier’s work published so far, one can see quite precisely how the artist has followed the evolution of a society that is increasingly complex, and how attentive he has always been to the “Human,” caught up in this adventure made up of relations, fissures and conflicts. While he was initially and wrongly known only for his glamour photos and portraits of famous faces, such as Samuel Beckett, Andy Warhol, Silvano Mangano and other icons, it is true that he has always shown a keen interest in the happy few of his day. Still, what interests him most of all is the world of outsiders, of society’s subculture. He makes portraits of the homeless, of circus performers, of people in wheelchairs, of fat people and old people. He tries to make contact with those who, through no choice of their own, live on the margins of society. He sometimes reminds me of those typical characters in Chekhov’s short stories about individuals who bear their fate either silently or with yells of anguish. My feeling is that the real subject Banier is exploring through them is the search for dignity, but also the loss of dignity.

 

It can be said without hesitation that many different lives come together in Banier’s compelling photographs. He originally came to notice, thanks to his innate talent, with a first novel published by Grasset in 1969, Les résidences secondaires, in which he scathingly mocks the bourgeoisie and its summer homes. He subsequently met the Dadaist Aragon, who acclaimed François-Marie as a child prodigy. His most popular work, Le Passé Composé, the tale of an incestuous relation between a sister and a brother, came out immediately afterwards. Most of the time, and especially in the play Hôtel du Lac, his literature is about him, about his upbringing, his revolts and his loves. His novels, short stories and plays indeed evoke mainly his own past, his dreams and ambitions, the conviction that he must do and be what he wants, without the slightest remorse or concern for what people might think.

 

It was only in 1969, at the age of twenty-one, that this writer engaged in a permanent quest for identity felt attracted by photography, no doubt because he had already been marked by the vagaries of his youthful career, without nevertheless sparing the other in himself or all those other than himself. This reminds me of Lacan’s idea of the subject, which he never dissociated from a movement towards or opening to the other – like looking out of the window rather than standing in front of a mirror.

 

I see his photographs in the same way, clearly and constantly oriented towards a world that is outside him, while at the same time showing a lively portrait of what he is, but this time projecting himself visually.

 

In fact, Banier shares with his favourite photographic characters all the circumstances and situations in which they find themselves. He lets himself be guided like no other by that magical moment which consists in discovering and capturing the deep truth of his portraits in his photographic language. If he doesn’t achieve this, he stops or rejects his material.

 

In one of the photographs in this book we can read the tattoo on a young man’s neck: “Never stop dancing,” it says. To me, this recalls the paradox of the photographic image, which, according to Roland Barthes, is at once movement and the life that we leave behind us. That is why I do not wish to associate this adage with the diversity of the images, but rather with the artist-photographer François-Marie Banier himself, with his artistic attitude, riding round the city on his moped by day and by night.

 

Most of his photographs are in black and white. He sometimes attacks the image with coloured inks, in bold gestures, as if he wanted to destroy them, as if there were two beings inside him. In this way he can allow the writer in him to intervene and inscribe or even cover the surface of the image with lines, sentences, dialogues, spontaneous descriptions, with verbal complements to his photographs, whether recent or older works. This book features mainly simple photographs, without texts or extra colours, yet one still has the impression that each image is accompanied by texts and colours, transposed in a way that familiarises us with the feel of the skin or the distance that he manages to suggest.

 

Celebrities, unnamed individuals, animals – there is always this personal touch which comes across and confronts us with someone who looks at the world in a way that is affable or sceptical, trusting or reserved. Masculine strength, feminine beauty or elegance, the empathy and fidelity of animals: for Banier the whole world is a welcome manifestation, and for us, the viewers, it is a revelation of living, sensual images showing how, despite the wide spectrum of data, man manages to ensure a relatively peaceful and structured unity, thanks to the penetrating eye of the artist and photographer François-Marie Banier.

 

Even when there is a hint of features expressing suffering, wretchedness and solitude, we always perceive the artist as someone who puts all the negative energy in a positive perspective.

 

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