François-Marie Banier

Marie Laure de Noailles

parby François-Marie Banier

Catalogue d'exposition à la Maison Européenne de la Photographie, Gallimard
2003

C’est en 1968, pour garder Marie Laure, que je suis devenu photographe. Pour ne jamais la perdre. Pour pouvoir revenir à tous moments à cette femme de tant de générosités, de sentiments, si originale en tout. Aucune convention, ni celle de ne pas en avoir. Consciente de ses dons de poète et de peintre, elle préférait à elle-même deviner et encourager les talents des autres qu’elle découvrait souvent bien avant qu’ils éclosent : Miró, Dalí, Cocteau, Duchamp, Max Ernst, Brancusi, Gabo, Pevsner, Buñuel, Man Ray, Giacometti, Olivier Larronde, Genet, Jean-Michel Frank, Mies van der Rohe, Mallet-Stevens, Eileen Gray, Paul Klee.

J’avais beau passer la journée avec elle, je la quittais, j’étais incapable de me souvenir de son visage, dont elle avouait en éclatant de rire qu’il était trop long. L’émotion provoquée par ses déflagrations d’idées, sa mythologie, son charme, son panache avaient effacé tout contour. J’ai toujours souffert de cette infirmité visuelle : je ne vois plus ce que je viens de voir. C’est aussi pour réparer ce deuil constant que j’ai pris un appareil de photo, comme l’aveugle se sert d’un bâton.

Mi-fée, mi-divinatrice, cette silhouette de demi-brioche sur pattes fines qui glisse sur des babouches brodées ne ressemblait à personne. Issue d’aucun tableau, d’aucune bande dessinée, on la reproduirait en poupée, les petites filles en riraient, en pleureraient, les petits garçons ne s’en sépareraient jamais.

Ils pouvaient être angoissants ces quatre accroche-cœurs sur son front, comme les pinces de deux scarabées ennemis veillant sur la porte du temple. D’où diable lui était venue l’idée de cette coiffure? Touché par son regard brûlant, comme si l’âme était tout de suite en-dessous, elle me faisait penser à Louis XIV. Son prestige? Ses gestes? Son autorité? Son regard?

Du passé, elle détestait tout rappel. Et qu’elle descendait en droite ligne du marquis de Sade et de la duchesse de Guermantes, et qu’elle avait été le mécène du mouvement surréaliste. Elle vivait l’avenir.

Nous parcourons souvent sa maison pleine d’exceptionnelles collections de toutes sortes. Dans ses atours d’Arlésienne, elle m’indique soudain, entre ses miroirs, que l’un d’eux, là-bas, au fond de la salle de bal, est fendu : «Je serai morte l’année prochaine. Au moment où, avec mon appareil, j’essaie de la retenir, elle disparaît dans l’autre pièce pleine de tableaux, dont quelques portraits d’elle par Picasso, Man Ray, Dora Maar, Balthus, ses amis. Dans le lointain sa voix résonne : «N’oublie pas que je suis double. Je suis à la fois Marie Laure et la vicomtesse de Noailles. Aveu que la photographie dément, c’est à l’infini que se reflète, dans ses miroirs, son unique personnalité.

 

 

Marie Laure de Noailles

 

I became a photographer in 1968, as a way of keeping Marie Laure. So that I would never lose her. So that at any moment I could keep coming back to this woman of such generosity, such fine feelings – this original. Conscious of her own gifts as a poet and painter, she spotted talents even before they blossomed: Miró, Dalí, Cocteau, Duchamp, Max Ernst, Brancusi, Gabo, Pevsner, Bunuel, Man Ray, Giacometti, Olivier Larronde, Genet, Jean-Michel Frank, Mies Van der Rohe, Mallet-Stevens, Eileen Gray, Paul Klee…

Though I spent whole days in her company, when I left, I couldn’t for the life of me remember that face which, as she once confessed with a peal of laughter, was too long. I would close my eyes. The whirlwind whipped up by her bizarre behaviour and explosions of ideas, her personal mythology, her charm and her panache had erased all the outlines. I have always suffered from this visual infirmity: I cannot see now what I saw a moment ago. It was to remedy this constant loss that I took up the camera, as a blind man uses a stick.

Half-fairy, half-seer, with that demi-brioche silhouette and those thin legs sliding around on embroidered babouches. She looked unique. Unlike any painting, any cartoon, she would be depicted as a doll and the little girls would laugh and cry and the little boys never leave her.

They could be pretty disturbing, those four kiss curls on her forehead like the pincers of two hostile scarab beetles watching over the temple door. Where the devil did she get the idea for that hairstyle? I was touched by that burning gaze, as if the soul was just beneath the surface, and she reminded me of Louis XIV. His prestige? His actions? His authority? His stare?

She hated to be reminded of the past and that she was a direct descendent of the Marquis de Sade and the Duchesse de Guermantes, and that she had been the great patron of the Surrealist movement. She lived for the future.

Together we would often ramble through her house full of all kinds of remarkable collections. Dressed like an Arlésienne, surrounded by her mirrors, she suddenly pointed out that one of them, at the end of the ballroom, was cracked. “Next year I will be dead.” Just as, with my camera, I was trying to catch her, she disappeared into the other room, the one full of paintings, with portraits of her by Picasso, Man Ray, Dora Maar, Balthus – her friends. Her voice rang out from the distance: “Don’t forget that I am double. I am both Marie Laure and the Vicomtesse de Noailles.” A confession belied by the photograph. Her unique personality is reflected ad infinitum in her mirrors