François-Marie Banier

L’Homme au rat

parby François-Marie Banier

Catalogue d'exposition à la Maison Européenne de la Photographie, Gallimard
2003

Et pourquoi n’en profiterais-je pas, du détour de cette exposition tant voulue, pour ce qu’elle représente de rencontres avec tant d’inconnus – sans parler de cette réhabilitation de moi-même à mes yeux, mes yeux qui ne voient vite plus rien quand noyés dans les mots d’un roman que j’écris ils ne voient plus rien, mais plus rien – pour livrer quelques secrets qui n’auraient pas grand intérêt si ce n’était pour mieux me connaître – pas l’ombre d’un intérêt – sauf pour les amateurs de ragots et au fil des années il y en a de moins en moins, les jeunes générations étant, oui, comme par hasard, plus profondes, plus exigeantes, moins frivoles, moins méchantes que les cercles d’antan.

Leur dire alors pourquoi, comment j’ai “fait” pour – si – quelques-unes de ces photographies existent. C’est d’une telle simplicité et pourtant capital… maintenant assez! Le dire tout de suite.

1/ (Voilà que ça va venir comme une recette… faites bouillir, épluchez… Non !) Un, je cherche. Je cherche tout le temps. Quoi, exactement ? Je ne sais pas vraiment. Je cherche sans le vouloir, sans savoir que je le cherche, ce qui me correspond, ce qui correspond à des rêves, une plénitude, un souci de beauté, « la beauté sauvera le monde » disait-il. La beauté… pas comme on l’entend. La beauté de la monstruosité, la beauté du crime, cela existe aussi. Cet état d’alerte est constant.

2/ Au moment où je l’ai trouvé – trouvée en moi cette pulsion qu’il faut prendre (c’est évidemment cette pulsion qui me trouve), je n’existe plus. C’est le sujet tout entier qui est moi. Alors tous ces soucis d’esthétique, ces histoires de cadrages, de lumière, toutes ces histoires de photographes n’existent pas davantage que ces histoires de profs de lettres, ces critiques au grand pied, quand j’écris.

Je me livre à la proie.

Il a longuement hésité, ce Johnny Depp anglo-saxon, à venir à Beaubourg. Il a déjà raté le train du livre, de mon livre chez Denoël. Un coup il entrait dans la mise en pages, un coup il en sortait. Chaque fois à cause du vis-à-vis qui à notre avis ne lui correspondait pas. Toujours, toujours, ces histoires de mariage.

A-t-on bien compris ? Se laisser envahir.

Le lendemain de ma rencontre avec l’amateur d’alcool rue Visconti mordu par un rat, je retrouvais en plein Londres l’animal perché là-haut.

 

 

Man with Rat. London, December 1989

 

Why not, while I’m at it, in this exhibition that I wanted so badly, because it represents all those encounters I had with strangers – not to mention me rehabilitating myself in my own eyes, my eyes which soon see nothing when drowned in the words of a novel that I’m writing they see nothing, I mean really nothing – why not offload a few secrets that would be of little interest except to get to know me a bit better – no, not the slightest interest, except for gossipmongers and they’re a dying breed these days, what with the younger generations being – yeah, funny, that – deeper, more demanding, less frivolous, less bitchy than the old crowds.

Right then, tell them what I “did” and why to make some of these photographs exist – if that’s what they do. It’s so simple but it’s capital. Okay, that’s enough! Just say it.

  1. (So, here we go, just like a recipe: boil, peel, etc. No!) One: I look. I’m always looking. But for what? I don’t really know. I look without meaning to, without knowing that I’m looking for it, for what is me, what corresponds to my dreams. A plenitude, a sense of beauty. “Beauty will save the world” he said. Beauty, but not as usually understood. The beauty of monstrousness, the beauty of crime – they also exist. This state of alert is constant.
  2. When I find it – find in myself this urge, that I must go with (obviously, it is the urge that finds me), I no longer exist. The subject, all the subject, has become me. So all these aesthetic concerns, the business of framing, of light, all this fuss about photographs, don’t exist any more. And it’s the same with all those literature lecturers and bigwig critics when I am writing.

I give myself up to my prey.

He waited a long time, this Anglo-Saxon Johnny Depp, before coming to Beaubourg. He already missed the boat of my book, my book with Denoël. One moment he was in the layout, the next he was out. Always because of the vis-à-vis that in my view wasn’t right for him. Always these problems of match-making.

Have I been clear? Let it fill you.

The day after I met that rat-bitten alcohol-lover on Rue Visconti, I came upon the animal perched up there, bang in the centre of London.

 

24 October 1991