François-Marie Banier

Au Maroc, de l’autre côté

par Abdellah Taïa dans Grandes chaleurs


2009

Au Maroc, de l’autre côté

Par Abdellah TAÏA

 

 

Je me suis retrouvé  immédiatement dans les images que propose François-Marie Banier dans ce livre. Dès le premier coup d’oeil, la première image. Ces gens en évasion, c’est moi. Ce Maroc d’à côté, invisible pour certains, c’est aussi moi. Et pourtant, je ne peux pas prétendre avoir le même regard que Banier sur les choses, les êtres. Sur le Maroc. Pour quelle raison alors j’aime ces photographies? Qu’est-ce qui me touche et provoque cette identification instantanée? Et que fait Banier au milieu de ce monde a priori étranger pour lui?

 

Sur le chemin pour rencontrer François-Marie Banier pour la première fois, deux images de lui me revenaient à l’esprit et s’imposaient fortement à moi. Deux révélations. La première est celle de Samuel Beckett en short sur la plage de Tanger avec, non loin de lui, un petit garçon qui joue au ballon. Deux êtres qui marchent dans la même direction dans une ville où les frontières sont depuis longtemps brouillées. Un immense écrivain dans ses pensées. Un petit Tangérois dans son jeu à lui. Deux solitudes sous le soleil et la promesse d’une rencontre qui finira un jour par avoir lieu, dans la vie, dans les livres. La deuxième image montre Isabelle Adjani qui déroule l’agrandissement d’un portrait de son père. Il était algérien kabyle et s’appelait Mohamed Charif. Et quand on le découvre, jeune, sublime, romanesque, on comprend d’où vient l’exceptionnelle beauté de la star Isabelle Adjani. Il est mort dans les années 80. Adjani le montre enfin et Banier saisit cet instant bouleversant. Une fille et son père ensemble. Fierté, réconciliation, retour aux origines.

 

Dans ces deux photographies on est à chaque fois de l’autre côté, des frontières, d’une idée fixe, d’une image cliché. De la réalité. L’Irlande. Paris. Tanger. La  Kabylie. La mer. Le ciel.

 

 

Après avoir vu, captivé de bout en bout, les images “marocaines” de ce livre, j’ai dit à Banier: “Vous avez saisi les personnages et le monde de mon imaginaire… Je viens de ce Maroc…” Il m’a répondu: “Mais ces personnages ne sont pas imaginaires… Ils sont réels, bien réels.” Je ne disais pas le contraire. Et visiblement il y avait un petit malentendu, qui s’est vite transformé en discussion vive, passionnante pour moi. Qu’est-ce que le réel? Qu’est-ce que l’imaginaire? Et comment appliquer, relier ces deux concepts, simples et complexes, au Maroc?

 

Nous n’étions pas d’accord sur la définition même de ces deux mots. Et Le Petit Robert ne nous a pas été d’une grande utilité. Chacun avait sa propre conception de ces deux notions. Sa mémoire des mots et sa façon à lui d’intégrer le monde, la vie dans le réel et l’imaginaire. Chacun a essayé de convaincre l’autre. En vain. Mais ce n’était pas grave. Les mots, de toute façon, sont toujours source de problèmes et d’incessantes querelles. Les mots, au fond, ne peuvent pas être complètement partagés. Les mots, c’est de soi à soi, d’abord et avant tout.

 

François-Marie Banier avait raison de décrire ce Maroc comme réel. Il existe. Il ne l’a pas inventé. Il y a été. Il y a passé des jours et des mois à se promener, pour le voir vraiment, le regarder en face, tendrement, crûment et toujours avec poésie.

 

Le Maroc que révèle Banier ici est celui auquel on s’intéresse très peu. Il ne compte pas. Il n’existe pas, diront certains. Il n’a rien de pittoresque. Aucun exotisme. Pas de potentiel touristique. Et pourtant ces gens simples, saisis dans la banalité touchante, et parfois extraordinaire, de leur quotidien, c’est le Maroc tout entier. Les Marocains ressemblent à ça. Ils sont grands, petits, en djellaba, en jean sexy. Ils sont voilés, modernes, traditionnels. Ils tuent le temps. Ils prient. Ils jouent. Ils rient. Ils négocient. Ils sont ici et ailleurs. Ils ne cessent de bouger, de marcher, de tourner en rond, de se bousculer, de se rapprocher pour mieux s’étouffer les uns les autres. Les Marocains, oui, absolument, c’est ça, cette classe-là, cette chaleur, ce cirque, cet amour malgré tout. Ce silence et cette solitude aussi. Ce Maroc, je le reconnais, je le porte en moi pour toujours. C’est de là que je viens. C’est à partir de là que j’écris mes livres, mon histoire, mes fragments. Mon “je” éclaté.

 

On parle souvent en Occident de la dignité et de la noblesse des Marocains, ce peuple merveilleusement hospitalier. C’est sans doute sincère. Mais c’est aussi une façon de garder une distance avec eux. De les réduire à ça: des gens beaux, gentils, souriants. Et c’est tout. On ne voit pas autre chose. On le leur dénie le droit à la complexité et la profondeur psychologique. Il y a là, bien sûr, quelque chose d’injuste, de simpliste, de fantasmatique, de néocolonialiste. Fort heureusement, tout en révélant leur beauté inhabituelle, tout en se rapprochant de plus en plus de leur visage et de leurs yeux, Banier ici est loin de cette idée du Maroc éternel. Cela ne l’empêche pas d’être parfois “cruel”, de prendre les Marocains en photo dans toute leur réalité, aussi sordide et dégradante soit-elle. Au fond, il les traite comme il a traité ses personnages européens. Comme il photographie certaines stars. Et s’il y a une permanence à trouver dans ce livre, c’est par là, dans cette direction, qu’il faut la chercher.

 

Le Maroc est un Royaume de fous en liberté. Banier l’a bien vu. Et, qui sait, c’est peut-être cela qui l’a attiré dans ce pays: retrouver sa propre folie au milieu de celle très contagieuse des Marocains. C’est une folie douce, poétique. Mais, en même temps, réelle, visible. Et j’aime à retrouver ici les fous de mon pays. Les fous quotidiens, hagards, possédés, vénérés. Abandonnés de tous. Errant dans la douceur de leur monde à eux. Ils ne sont jamais méchants et leurs yeux en colère sont la bonté même. Ce sont des fous qui invitent à les suivre, de loin, de près. On dit au Maroc qu’ils ont la baraka et qu’ils portent chance. Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’ils sont des victimes. De la vie. Des autres. De la société. Du gouvernement. De tout un pays qui ne sait pas encore quoi faire de ses individus et qui, pour l’instant, les maintient dans l’archaïsme religieux, politique. Sous l’emprise de traditions belles, fortes, d’accord, mais sclérosantes, d’un autre temps.

 

D’où vient alors la poésie de ce pays et que Banier s’approprie dans ce livre de manière originale et parfois surréaliste?

 

Une voix timide, dans ma tête, me dit de répondre par ce mot: les djinns. Au Maroc, ils sont réels, ils sont chez eux, possédant les corps, les esprits et incitant les Marocains à inventer des rituels étranges et à faire régulièrement des sacrifices. La spiritualité dans ce pays n’est pas reliée uniquement à la religion musulmane, elle vient aussi de certaines croyances où se mêlent le sacré et le païen, le « hallal » et le « haram », ce qui est autorisé et ce qui est interdit. L’homme et la femme en dehors des règles, dans une danse libre. Une nuit de transe. Et bien plus. La poésie particulière qui émane de la rencontre de ce peuple et de cette terre a également un goût érotique. Le Maroc est un théâtre permanent où l’élément sexuel est omniprésent. Banier, sans exagérer, a bien compris ce point et n’a pas cherché dans ses images à l’isoler. Il fait partie d’un tout qu’on pourrait volontiers qualifier de baroque intime. Et pour une fois, ces deux adjectifs vont bien ensemble.

 

Ce livre est une journée marocaine. Une déambulation parmi des corps en mouvement. Des êtres qui se débrouillent comme ils peuvent. Qui attendent. Qui travaillent. Qui portent sur eux le poids du monde. Qui sont en joie. En fête. En eux-mêmes.

 

Ce livre est un hommage. Il fait exister des gens en grand. En beauté. En plein mystère.

 

Ce livre est possédé, dépassé, envoûté.

 

Est-il optimiste?

 

Oui.

 

Est-il pessimiste?

 

Oui.

 

C’est comme ça que je vois ces images. C’est comme ça que je vois ces gens qui me ressemblent. Certains d’entre eux sont physiquement très marqués par la vie, par la violence des rapports humains. Par l’écrasement et la soumission imposés et culturellement généralisés.

 

Parmi les photos qui me frappent, il y a celle de cette jeune femme qui participe à un tour de magie dans une “halqa” sur la place de Jamaa El-Fna à Marrakech. Elle était enfermée. Le magicien vient de finir son tour. Il libère la jeune femme qui, dans un élan magnifique, lève les deux bras en l’air dessinant ainsi un signe de victoire. Autour d’elle, que des hommes visiblement insensibles à cette libération. Mais le mouvement de cette jeune héroïne est tellement fort, significatif, bouleversant…Elle en devient une figure, un symbole de la liberté même vers laquelle tendent les Marocains. Mais elle est aussi une image muette des contradictions qui traversent la société marocaine aujourd’hui. La jeune femme, qui me rappelle celle de la célèbre toile “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix, porte le voile islamique et son maître a laissé volontairement ses yeux bandés. Le chemin vers le changement des mentalités semble certains jours si long.

 

Cette jeune femme pourrait être ma soeur Slima. Juste avant d’obtenir sa maîtrise en droit elle voulait se voiler. Tout le monde à la maison était contre. Deux ans plus tard, sans prendre le temps de  réaliser ses rêves, elle s’est mariée. Son mari l’a autorisée aussitôt à porter le voile. C’était au début des années 90. Aujourd’hui le voile  islamiquement correct  est devenu une mode dont le sens profond continue de m’échapper.

 

Heureux. Triste. Fou. Jeune. Vieux. Contradictoire. Souk. Hammam. Désert. Je porte en moi tous ces visages du Maroc qui bouge, qui attend et rêve. Ils constituent une grande partie de mon imaginaire. Ce sont des images vraies mais je ne sais pas quand ni comment elles sont entrées en moi avec force. Le temps a fait son oeuvre, comme on dit. Et dans ma tête, tout se mélange. Les impressions sont fortes, précises, mais pas les contours qui sont flous, vagues. Les corps de ce Maroc sont les uns sur les autres, en plein échange, en silence, ils se portent mutuellement avec tendresse, avec cruauté, ils s’aiment en se regardant en permanence droit dans les yeux.

 

Quand j’écris j’essaie toujours de faire appel à cette mémoire des corps pour raconter mes histoires, redéfinir mon passé, me revoir au milieu des autres, dans la foule, en pleine transgression. Il n’y a rien à renier. La fidélité à ce Maroc simple et traditionnel est devoir. Un attachement fort, grand. Et malgré les souffrances et ce terrible sentiment de solitude, d’abandon, ressenti pendant des années et des années au milieu des miens, il ne me vient jamais à l’esprit l’idée de tourner le dos à Salé et ses pirates, à mon quartier Hay Salam. A mon premier monde.

 

Je me revois dans les images de François-Marie Banier. Je me retrouve. Je continue l’histoire. Je veux toujours m’échapper pour mieux voir. Je rencontre mon père vieux, las, qui ne sait plus quoi faire du temps. Je croise ma tante, élégante et heureuse, qui vend de l’ail et des oignons. Je revois mes petits amis. Je suis dans la folie. Béni. Maudit. Je vais aux mausolées. Je prie. Je parle aux voyantes. Je jette des sorts. J’assiste en direct à la mort d’un cheval qui n’en finit pas de tomber. Un cheval mort d’épuisement. Pas aimé. Je vole des baisers à des petites filles et, quand j’ai peur, je donne ma main à ma mère. Et parfois à des inconnus.

 

J’avance, j’avance. On essaie parfois de m’arrêter. On me pose trop de questions. Je n’ai pas de réponses. Je n’ai que moi. Moi. C’est  ma seule richesse. Alors je continue. Loin, à Paris. Pour moi. Pour les autres. Dans l’espoir. Dans le désespoir. Dans la foi.

 

Je suis comme les deux dernières figures des deux dernières photos de ce livre. Un homme d’un certain âge déjà, assis, fatigué et ahuri par ce qu’il voit, ce qui vient (une catastrophe?). Je suis aussi un coq fier et inconscient dans une cage, mais ma tête est à l’extérieur. Ailleurs. En liberté.

 

 

 

PS. François-Marie Banier a longtemps pensé à un autre titre pour ce livre, ces personnages: “Fragiles”. Aucun sentiment misérabiliste de sa part dans ce premier choix. Plutôt une attitude de reconnaissance, d’humilité devant ces hommes et ces femmes en qui il se retrouve, qu’il voit, selon sa propre expression, comme des rois et des reines. D’un jour. De toujours. Fragiles comme la vie. Comme un miracle. Fragiles et rares comme le cristal. Fragiles : une raison pour les aimer plus. Faire attention à eux plus.

 

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