François-Marie Banier

François-Marie Banier, le primitif

par Dominique Stella

Exposition à Milan, La Triennale & Fondazione Mudima
2000

François-Marie Banier le primitif

 

 

Tout commence dans l’atelier, lieu secret, caché, enfoui au fond d’une cour ; ce n’est d’ailleurs pas un atelier mais un lieu de vie, de travail, d’écriture, de peinture ; tout s’y mélange et s’entasse. Chaque porte s’ouvre sur des photos accumulées, des tableaux esquissés, des œuvres en cours ou achevées, innombrables ébauches à même le sol, en attente de la prochaine séance de travail. La première impression est l’étonnement, une sensation de prolifération, d’abondance, de submersion : c’est ainsi que m’est apparu cet univers lors de ma première visite.

 

Ceci pour esquisser le lieu de vie, et expliquer le grouillement, les odeurs d’huiles d’où naissent les œuvres. L’artiste s’empare de la toile ou de la photo, l’élabore, l’abandonne, y revient. Fabrication à la fois lente, mais aussi fulgurante dans le geste. C’est ainsi que naissent les œuvres peintes, toiles ou photos peintes. Les photographies, quant à elles s’inventent ailleurs, dans les rues, les squares, les paysages… au contact des sensations extérieures, des gens, de l’air. La peinture naît dans l’isolement, à la lumière d’un phare électrique qui illumine l’espace. L’artiste s’y confronte avec lui-même, il nous restitue, à travers ses tableaux les images de ce dialogue solitaire.

 

Le photographe, quant à lui, nous parle des autres, il se dérobe, comme s’il ne voulait rien révéler de lui, usant de l’image des autres, derrière lesquels il se cache, pour éviter de parler de lui-même ou pour révéler quelques bribes de lui-même par visages interposés. Les Autres constituent sa nourriture, son « festin ». il reconnaît sa culpabilité puisqu’il affirme : « Les gens sont des drogues pour moi… je dévore les gens ». Mais si la photographie est un art de cache-cache avec la vérité, et avec soi-même, la peinture est au contraire un jeu de révélation et de mise à nue. François-Marie Banier n’y échappe pas.

 

Du photographe, tous ont reconnu le talent, l’intuition et le remarquable sens de la capture qui prédomine chez lui. Hector Bianciotti, dans le texte qu’il écrivit pour « Private Heroes », exposition de François-Marie Banier à la Kunstverein de Stuttgart[1], reconnaît ce talent d’appropriation : « L’exposition du Centre Pompidou en 1991, fut pour moi la révélation d’un photographe qui depuis l’enfance cherchait à s’approprier tout ce qui était à la portée de son regard, tout ce qui le fascinait ». Cet instinct de « prédateur », qui cherche et reconnaît sa proie donne à ses photos une force de vie, unique, d’autant plus intense que les victimes sont souvent consentantes. C’est pourquoi les portraits de personnalités qu’il photographie ne sont jamais des images de stars stéréotypées et figées dans leur rôle, ce sont au contraire des images familières : il surprend Françoise Sagan, sur son lit dan sa chambre d’hôtel, Kate Moss et Johnny Depp prenant leur petit déjeuner, Samuel Beckett marchant sur la plage… Toutes ces photos ont le caractère de la simplicité, et de l’instant qui capte l’ami dans son intimité et dans son abandon. A ce propos François-Marie Banier souligne : « La plupart de mes modèles sont des artistes dont je partage la vie, amis dont j’aime et admire l’univers… J’ai conscience aussi que ma complicité avec eux m’oblige à révéler aux autres, un visage, que sans moi ils ne connaîtraient pas ».

 

Cette complicité et ce consentement sont à l’origine de photographies, d’instantanés pourrait-on dire, qui révèlent force et courage de la part du modèle et grand talent de la part de l’auteur. Je pense à la photo de Madeleine Castaing, à celle de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault ou bien encore au portrait de Nathalie Sarraute de 1998.

 

Au-delà de l’art, et de l’esthétique, ces photos sont un témoignage d’instants de vie, instants de personnes qui ont vieilli et offrent à voir, au regard à la fois avide et ému du photographe, les stigmates de l’âge et de la vieillesse. Grande preuve de confiance de leur part, mais ils connaissent bien l’émotion de François-Marie Banier devant leur abandon, ils connaissent la photo de cette femme qui marche péniblement, recourbée sur elle-même, rue du Bac à Paris, ou ce vieil homme qui traverse Bond Street à Londres. « Photographier c’est écrire de façon définitive, pour l’éternité un visage, un corps »[2] dit François-Marie Banier qui, depuis longtemps mène une véritable bagarre contre le Temps, comme s’il avait un compte à régler avec lui. Il écrit : « Etrangler le temps qui s’écoule. Saisir à la gorge le temps étranger à nos peines, à nos désirs, étranger à la fuite du temps. Prendre, pêcher dans la foule profils, ombres, cette résistance au temps entamé, ces arbres qui marchent avant de ne plus pouvoir se soutenir, se souvenir, arches qui pour l’instant tiennent, ne tiennent qu’à moi. Ces flammes âgées, encore fortes, touchantes, plus jamais seules maintenant, et pour toujours debout »[3].

 

D’abord il y a la joie, le bonheur, ensuite viennent le souvenir, la nostalgie, puis la cruauté du temps qui passe et l’interrogation sur la métamorphose des visages. François-Marie Banier capte les moments où le temps, arrêté, fige en un instant l’harmonie, la délicatesse des jeunes visages qui deviendront plus tard ces faces burinées, sillonnées par les traces que les heures, les jours et les années y ont laissé en s’écoulant. Cette observation attentive, mais nullement complaisante que François-Marie Banier mène depuis des années, ressemble à une tentative obstinée de mesure et de déchiffrage, comme s’il recherchait les règles secrètes qui régissent la loi du temps qui passe. Proust tentait de remonter le temps par le souvenir des sensations, François-Marie Banier essaye de le décoder par le processus de la photographie.

 

Yves Saint-Laurent, Nathalie Sarraute, Françoise Sagan, Silvana Mangano… ont prêté leurs visages à cette périodique analyse, laissant des séries d’images qui définissent des séquences de vie, dont la succession représente un laps de temps. La vie serait comme un enchaînement de déclics… ou bien encore ces déclics ne seraient-ils pas, plutôt, un moyen de comprendre la vie. François-Marie Banier photographe ou écrivain cherche à fixer les intuitions d’un moment où semble surgir quelque mystère de la vie : « Photographier », dit-il, « pour sauver de l’évanouissement le peu que l’on comprend du visible, même si on entend parfois : « Ce n’était pas comme ça » »[4]. C’est ainsi que l’on découvre la beauté et l’admirable force que certains personnages contiennent en eux-même. Nathalie Sarraute, par exemple, plusieurs fois s’est prêtée au jeu du photographe qui la cherche et la représente, souvent assise, dans son lit même. Mais quelle admirable femme, monolithe digne d’un portrait de Bacon ou Lucien Freud, dans cette photographie de 1988 ! Peut-être est-ce dans cette image qu’elle est le « plus formidablement » humaine selon l’expression de François-Marie Banier, qui précise : « Ce quelque chose d’indéfinissable et formidablement humain qui échappe à la plume, comme au pinceau le plus réaliste. Curieusement cet indescriptible le photographe le rattrape »[5]. Le talent de François-marie Banier est terriblement intuitif, la lumière, la composition, sont des éléments du décor, la capture du sujet en est toujours la véritable finalité, la capture de l’instant où « l’image commande l’appareil »[6]. Cette capture s’opère aussi bien sur des personnalités que sur des êtres anonymes, rencontrés au détour d’une rue, ou croisés dans un jardin. Un parc, une montagne, un groupe de maisons… Tout est prétexte et « tout dépend du moment où on appuie sur la gâchette »[7]. La rue est le terrain de chasse privilégié de François-Marie Banier, qui sillonne les avenues de Paris, comme celles de Londres ou de Sarajevo, armé de son appareil photo, prêt à une rencontre et à se laisser séduire par l’autre. La photographie, c’est d’abord l’autre, c’est aussi « le combat avec la vérité, une émotion », selon la formule de François-Marie Banier, mais ce n’est jamais la confrontation avec soi-même, ou si peu, ni avec la vraie liberté. Ce sont probablement cette dépendance du modèle, cette éventualité du possible liée à l’autre, cette frustration de liberté qui ont conduit François-Marie Banier à la peinture : « Ma peinture, ce n’est que moi, alors toute liberté m’est permise »[8]. La peinture est aussi un acte plus inconscient et plus attentif au hasard, dans lequel l’artiste s’abandonne et s’enfonce. Cet abandon qui n’est guère coutumier des photographes apparaît chez François-Marie Banier telle une vengeance qui s’accomplit dans la libération des formes et des couleurs. Il peint ses photographies comme il peint des toiles vierges, son mode d’expression est le même : il peint dans l’urgence : « Je peins au bord de la mort. Comme forcé par autre chose. Avec une pression. Une pulsion. Avec une urgence que je maîtrise, ni ne contrôle »[9]. Sa peinture n’intègre aucune donnée institutionnelle, elle est dégagée de toute contingence de représentation, et ressemble davantage à une écriture visuelle capable de transcrire ce que l’esprit construit face au spectacle de la vie, donné par la photographie. A tel point que l’écriture libre et proliférante envahit la composition des tableaux, racontant des histoires multiples, mille récits possibles s’ébauchant à l’intérieur de constructions colorées. C’est une peinture en irruption, faite de signes, de traces, d’élans gestuels, de pulsions vitales qui dessinent sur la toile des personnages enfantins, des déserts colorés, des histoires à rire ou à pleurer… Quelques-uns, dans notre siècle ont revendiqué cette liberté de créer une langue-image et je pense que François-Marie Banier appartient à ce groupe d’artistes qui tel Dubuffet faisaient naître de leur peinture un vocabulaire pictural porteur de sensations, d’émotions et de suggestions. Des œuvres comme C’est toujours le même problème, Partageai même ma femme ou Aime-moi se « nourrissent des inscriptions, des tracés instinctifs de la main humaine » comme disait Dubuffet afin de rendre « l’ouvrage plus émouvant ». Le rapport spontané, physique de l’artiste avec la matière et avec la toile prédomine sur la réflexion et la pensée. Les œuvres de François-marie Banier sont le fruit de l’imperfection de ce qui vit et agit, de la spontanéité, du mouvement, de la pulsion. Il invente tel l’enfant, le dessin comme s’il était le premier dessinateur, comme si l’art n’était pas une recherche de perfection, mais l’expression d’une volonté d’affirmation et de soi fondée sur la rébellion et le saccage.

 

Rébellion face aux images pré-fabriquées par la photographie. François-Marie Banier les envahit, les détruit, irrespectueux des modèles qu’elles reproduisent, il réinvente Isabelle ZAdjani, il retouche Mick Jagger ou Ray Charles… autant de photos, autant de sujets à peindre. Le résultat est unique et surprenant, de cette exubérance naissent des Tournesols d’une luminosité qu’aucune photographie ne peut rendre. A la fois plus vrai que le réel, mais aussi éloigné du réel que l’on puisse l’imaginer, tel est ce langage qui a pour but non pas de figurer l’objet (tel qu’il a été photographié ou imaginé) mais de donner à voir la sensation, le ressentir que peut transmettre le sujet.

 

Ce sont des paysages mentaux comme la Plage de Copacabana, où l’air et la nostalgie sont suggérés par quelques traces bleues, signes rudimentaires qui dessinent l’espace et le temps. Mais contrairement à ses prédécesseurs épris de liberté, qui transgressaient des interdits et mettaient en cause des systèmes (en référence à Dubuffet cité précédemment), François-Marie Banier ne se veut défenseur d’aucune doctrine. Il n’est pas peintre comme l’était Dubuffet, un peu théoricien et revendicateur d’une indépendance face à des dogmes et des théories, quelques fois académiques. Non, François-Marie Banier est peintre, simplement, en toute spontanéité, en toute émotion, en toute sensation.

 

Son langage est primitif, il relève du signe, sans symbolique précise, sinon celle de la transmission du ressenti et des impressions. Il s’adonne aux tracés les plus sommaires, barre, disloque, dissèque les corps et les formes rudimentaires qu’il invente, étire les lettres, les phrases qui envahissent la toile, comme si tous ces éléments n’étaient qu’un matériel de base pour une autre histoire, celle d’un cosmos plus grand et plus universel qui concernerait autre chose que l’histoire de l’homme… celle du magma d’où jaillit la vie. Parfois, quelque questionnement surgit aussi de ce chaos à travers les titres comme So you believe in human beings, comme des refus d’être ou de se reconnaître dans ces dessins griffonnés. Quelques histoires d’hommes, Les quatre agresseurs du Gendarme Mobel, Des yeux de braise, quelques histoires d’univers, Soleil rouge, quelques histoires de couleur, Bleu sans mots, Traces sur fond jaune et orange… Le tout : une envie de vie.

 

Enfin on ne peut pas voir ces photos peintes sans penser à l’art du recyclage, et du détournement dont certains affichistes, comme Raymond Hains ou Mimmo Rotella sont à l’origine. Les photos arrachées à leur fonction première sont récupérées comme objets, supports et prétextes à un autre langage. Il y a une filiation entre la Marilyn Monroe de Rotella et Naomi Campbell, de François-Marie Banier, elles symbolisent deux époques. Effigies lacérées, idoles détrônées, marquant l’une la contestation d’un moment, qui reniait en quelque sorte ses symboles en les sublimant et l’autre qui s’affirme davantage dans la reconnaissance de ses modèles en les banalisant.

 

L’univers de François-Marie Banier est multiple et contrasté. Du réalisme fictif que nous offrent à voir les photographies, à la représentation de l’immatérialité des émotions que François-Marie Banier jette sur la toile, il nous fait voyager, rencontrer des êtres anonymes ou monstres sacrés, parcourir des territoires inconnus. On le suit volontiers dans le labyrinthe de ces rêveries entre mythe et réalité, entre joie et douleur, jeunesse et vieillesse. On s’y promène dans les plus grands contrastes, abordant les absolus contraires, presqu’égarés entre « l’Apocalypse » et « l’Innocence »[10] selon les termes d’Hector Bianciotti.

 

[1] Article d’Hector Bianciotti paru dans Le monde le 2 janvier 1999, qu’il écrivit à l’occasion de l’exposition de François-Marie Banier « Private Heroes : photographies, photopeintures, peintures » à la Kunstverein de Stuttgart, 27 novembre 1998 – 17 janvier 1999.

[2] Citation extraite du texte Le Déclic, in cat. de l’exposition « François-Marie Banier », Pinacoteca Do Estado, São Paulo, juin-août 1999.

[3] Extrait du texte de François-Marie Banier, La vie de la photo, cat. de l’exposition « François-Marie Banier », Pinacoteca Do Estado, São Paulo, juin-août 1999.

[4] Ibidem.

[5] Ibidem.

[6] Ibidem.

[7] Ibidem.

[8] Citation extraite de Déclic, texte de François-Marie Banier, in cat. de l’exposition « François-Marie Banier », Pinacoteca Do Estado, São Paulo, juin-août 1999.

[9] Citation extraite de Peindre, texte de François-Marie Banier in ibidem.

[10] Article d’Hector Bianciotti paru dans Le Monde le 2 janvier 1999, qu’il écrivit à l’occasion de l’exposition de François-Marie Banier « Private Heroes : photographies, photopeintures, peintures » à la Kunstverein de Stuttgart, 27 novembre 1998 – 17 janvier 1999.