François-Marie Banier

L’autre éternel

par Martin d'Orgeval

Exposition à la Maison Européenne de la Photographie
2003

L’autre éternel

Martin d’Orgeval

 

J’aime la vie. J’aime à m’immerger dans les profondeurs de tous les êtres vivants; mais j’abhorre ce «tu dois» compulsif, hostile, qui me tient captif, veut me contraindre à mener une vie qui n’est pas la mienne, une vie basse, fonctionnelle, utile, sans Art.

Egon Schiele

 

Œuvres d’une vie, prises dans la vie, parlant de la vie, les photographies de François-Marie Banier expriment tour à tour, ou quelquefois mêlés, le sublime, le dérisoire, le burlesque, le tragique, l’ironie, la joie, la mélancolie, le temps qui passe, le temps qui vient. «Visages, démarches, allures, couples, solitudes, sont poèmes, manifestes, écrit-il. Le photographe les publie.» S’effaçant devant ses modèles, Banier fait de la photographie une histoire personnelle sans jamais dire «je». Déclinaisons de pures visions tout autant que preuves d’amour, ses portraits sont sommes d’émotions, d’histoires qu’il raconte en romancier épris du secret de ses personnages. Lui importent et l’emportent l’identité profonde de l’être, comme les formes qu’il révèle à partir des silhouettes et des visages qui l’inspirent.

À travers les êtres que Banier nous fait découvrir s’esquisse aussi le portrait du photographe. Ce ne sont pas des types sociaux qu’il décrit, mais des individus de passion, de silence et de grâce. Formes dans l’espace, encres coulées du ciel ou surgies de terre, ils sont habités par une âme. Leurs vies sont écho autant de ce que nous avons vécu que projection de nos aspirations ou de nos rêves.

La démarche de Banier est avant tout motivée par le désir de faire partager la grandeur, la beauté, la complexité de l’individu. Sa conscience d’être le «témoin nécessaire» forme l’axe de son regard aiguisé par le sentiment croissant de la disparition. D’abord celle de l’instant qui avale l’expression comme le temps compté de la rencontre. Tragédie qui le fait aller droit au but, d’où ces plans serrés, ces décors à peine esquissés. Ses formats horizontaux donnent plus de champ au personnage, les verticaux favorisent le face-à-face. Son style tient peut-être à cela seul : le désir de vérité.

Ses photographies sont le fruit d’une démarche précise : que donnera la rencontre? Tout dépend de l’individu. Banier choisit ses modèles. Tout un monde se forme et se reconnaît peu à peu. Cette recherche d’autres porteurs d’un message unique suppose intuition, goût, patience, tout dans l’espoir de la révélation du singulier allié à l’éternel, sachant que tout portrait ne se révèle qu’à l’instant du déclic. Quand la photo fait oublier l’«artiste», quand l’autre prend sa place.

Travailleur libre, en dehors des commandes, Banier invente ses chemins dont il sait qu’ils le conduiront, souvent à travers ses proches, Silvana Mangano, Vladimir Horowitz, Nathalie Sarraute, Pascal Greggory, Yves Saint Laurent, Madeleine Castaing, ou ces inconnus rencontrés dans la rue, à exprimer l’essence des sentiments humains. Quelle que soit l’émotion, s’il abandonne ses personnages le temps d’un chapitre, il les reprend au détour d’une rue et ne les lâche plus. Quelquefois, bien que la relation soit forte, une seule image lui suffit. Il peut l’attendre vingt ans. Samuel Beckett, c’est trois mois avant sa mort qu’il le fixe en gros plan à Paris, bouclant ainsi le portrait de l’écrivain commencé onze ans plus tôt à Tanger. D’Aragon, poète et partisan, il ne donnera qu’un portrait en buste où le «Fou d’Elsa» semble toiser toute l’ambiguïté d’une vie et l’immense Théâtre-Roman dans lequel il se jette à soixante-quinze ans passés.

Pour Banier, la photographie, cette rencontre immédiate et définitive, est une partie avec le temps. De la danse de Marcello Mastroianni où éclate sa joie face à Silvana Mangano son premier amour, à Samuel Beckett marchant sur la plage, homme dans sa pensée, presque dans son œuvre, Banier est aussi bien à l’affût de l’étincelle de l’instant qu’en quête de l’intemporel.

Souvent, la permanence et l’intimité de la relation permettent de tresser des chapelets de visions. Traversant le théâtre du couple Vladimir et Wanda Horowitz, Banier nous donne à voir non seulement deux êtres face à eux-mêmes et à la musique, mais aussi les sentiments qu’ils éprouvent presque au quotidien l’un pour l’autre. Photographie de l’habitude, photographie de la complicité, photographie de l’ennui, photographie de la lutte, photographie d’états entre bonheur et rage, entre salle comble et solitude.

Certaines images nous font percevoir que Banier laisse le modèle être le metteur en scène de son portrait. Mais à ce moment Banier prend du recul, et de sa fenêtre recueille et ce que l’autre veut dire, et ce qu’il est, réunissant en une seule image tout l’humour et la gravité de chacun.

Beaucoup d’histoires personnelles, parfois seulement connues de Banier, sous-tendent ses photographies. C’est sans doute ce qui leur donne cette force et ce pouvoir d’évocation. Cependant, jamais ce qu’il connaît de l’autre n’intervient dans son regard neuf d’enfant à chaque millième de seconde. Une photo, pour lui, est ce moment, ce lieu privilégié où toute liberté est prise autant qu’offerte. Il ne dirige pas ses modèles. Que l’autre exprime quelque chose de lui-même, que ce soit aveu ou mensonge.

C’est pour les êtres solitaires croisés dans la rue l’espace d’une seconde, pour les romans muets de ces singulières destinées, que Banier s’est fait photographe. Pour garder vivantes ces silhouettes fluides ou accidentées, vibrantes ces apparitions sur fond de lignes de fuite et de géométries hasardeuses. La soif de son regard, comme parfois le cocasse des situations ou des postures contribuent à édifier au fil des images un alphabet singulier où chaque lettre, chaque personne, est surprise.

Êtres reconnus ou en marge de la société, rassurez-vous, si François-Marie Banier promène non loin de vous son miroir au bord de votre chemin, c’est pour dire avec le poète : «Je est un autre» et révéler quel «Je», quel «Autre».

 

Depuis la fin des années quatre-vingt, François-Marie Banier écrit sur ses photographies, alignant ou bousculant les phrases à même l’image, racontant des histoires émouvantes, triviales, dramatiques, gaies ou mélancoliques. Signature visuelle immédiate, l’encre fait écho à l’ombre et à la lumière, au noir et au blanc, trajet qui déjà anime l’instant fixé. Il s’empare de la photographie comme s’il avait longtemps souffert du silence de ces clichés, de ces réalités finies. Écrire sur ses photographies, c’est prendre la parole et la donner à ses sujets une dernière fois.

Narration, poème, murmures ou cris jetés à la volée, en romancier Banier met souvent à l’épreuve notre désir de connaître la fin de ses histoires. Le texte tourne autour de l’image, saute d’une partie à l’autre, conte maints événements à la fois – ainsi dans la vie se superposent nos impressions, nos élans et nos pensées.

Ces œuvres ne tirent pas seulement leur équilibre et leur cohérence du lien organique entre écrire et photographier. C’est au rythme de l’écriture et au sens de la phrase, à cette ligne d’encre sur la photo, comme une veine le long d’un bras et qui alimente l’image, que tient la composition.

Des phrases, des paragraphes entiers s’étendent sur les photographies, entrent dans le cliché de même que, naguère, la réalité s’était engouffrée dans l’appareil. Long graphisme qui se glisse dans l’espace de la photo, fait corps avec elle, la transforme en dessin, bientôt en tableau.

En 1997 Banier commence à peindre sur ses photographies, sans pour autant freiner son travail de photographe. Les photos peintes sont le développement naturel, en grand format, des photos écrites, nouvelle aventure de l’instant et de l’histoire attrapée autrefois. Il y retrouve, et y ranime, le sentiment du sujet que par ses traits et ses couleurs il embarque à toute allure. C’est toujours la photo qui commande à l’artiste son intervention, accompagnement ou transgression. C’est elle qui lui dit par où commencer, que corrompre, que garder.

Dans l’improvisation et l’urgence, Banier confronte les couleurs vives et les gestes énergiques de l’acte de peindre à l’objectivité placide de la photo en noir et blanc. La peinture réamorce son propre regard, quitte à mettre en péril son goût pour l’équilibre classique. Qu’il écrive ou qu’il peigne sur ses photos, François-Marie Banier suit toujours la ligne qui le relie à son sujet, raison peut-être pour laquelle souvent il épargne les visages, dernier lieu sacré.