François-Marie Banier

Citations

parby François-Marie Banier

Milan, La Triennale & Fondazione Mudima
2000

Citations

 

 

La photographie

 

J’ai toujours traqué l’inconnu chargé des étoiles invisibles à l’œil nu, espérances et regrets que la photographie exploite comme autant de mines d’or. Chaque fois, à ces anonymes pleins de sentiments qui me touchent, je tends mon chapeau — mon chapeau c’est mon appareil photo. Chacune de mes photographies répond à un intérêt précis, confus peut-être au moment ou je bondis, mais au fil du temps l’inconnu se révèle et le dialogue se déroule.

Chaque photographie exprime un sentiment, participe à un monde, en découvre un autre.

Le photographe est ce témoin du hasard qui passe dans la rue au moment du crime : il voit pour l’éternité. En tout cas, il donne une réponse. D’autres, plus littéraires, diront des perspectives. Mon désir est de capturer le roman de la vie de chacun.

Comme dans chaque phrase de Flaubert le sens de tout le livre est présent, je suis tout entier dans chacune de mes photographies.

Quand je prends une photographie, je ne peux faire abstraction de ma situation. De la présence de l’enfant que j’ai été, des gens que j’ai connus, de mon identité à l’heure du déclic et de ce qui est autour, que j’oublie mais que je fais participer d’une manière ou d’une autre à la scène. Une fois Henri Cartier-Bresson m’a reproché, avec la délectation du vieux maître, de faire à chaque cliché mon propre portrait. Mais n’est-ce pas toute la tragédie du Traité de Versailles qui coupe la Hongrie comme chair à pâté qui se retrouve dans chacune des vues de Kertesz, maître és mélancolie qui apprend à des générations de photographes à simplement regarder par la fenêtre l’éparpillement des enfants dans un square et nous fait reconnaître dans la buée des vitres froides le corps d’une femme qu’un nuage au loin emporte.

Tout artiste est responsable. De l’histoire, et de l’Art, et du Monde. Je ne sais pas tout ce qui se passe dans le monde, mais je connais l’injustice, la torture.

Témoigner est un devoir.

Je ne me rendais pas compte où je mettais les pieds dans ce monde mais maintenant un peu plus et chaque jour je cherche davantage à savoir. J’ai pris la photographie par le col à l’époque où l’écriture était encore trop lente pour moi : problèmes de syntaxe, de conception du roman, l’édification d’un personnage, le non-personnage, la non-narration, l’affaire du point de vue, sans parler du point virgule !

 

A propos de la photographie de Madeleine Castaing

 

C’est vrai que j’ai fait d’elle des photographies plus tendres, plus mélancoliques, plus comiques que celle où elle tient devant elle sa perruque comme la tête sanguinolente du Baptiste. C’est long une vie. Là, elle a plus de quatre-vingt-dix ans mais avait passé sa vie auprès de Picasso jeune, de Derain, de Soutine – qu’elle incita à peindre, seulement pour elle, pendant plus de vingt ans – et ce n’était pas de façon homéopathique qu’elle lisait A la recherche du temps perdu… bref, elle avait réfléchi à l’art, aux sentiments, ne s’arrêtait pas aux apparences. Cette photographie, c’est elle qui l’a voulue. Installée même. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi elle a désiré laisser d’elle cette image si forte. On devrait relire son portrait dans Le Sabbat de Maurice Sachs, ou revoir le film que David Rocksavage a fait d’elle. Cette séance prendra cinq minutes, trois minutes de plus que la séance de la photographie de la Princesse Caroline de Monaco chauve. Madeleine Castaing est allongée sur son lit, chemise de nuit de dentelles. « Tu as ton appareil ? Suis-moi ». Canne à la main, elle traverse son appartement, en sort, et pieds nus, se poste devant sa porte : « Mets-toi en face ». Elle enlève sa perruque, geste qu’elle fait devant quelqu’un pour la première fois depuis presque un siècle : « Allez vas-y ! Prends ! ».

– Au dos de cette photographie, elle écrira : « François-Marie Banier est à la photographie ce que Goya et Daumier sont à la peinture ».

– Lorsqu’en 1991, Alain Sayag l’accrochera au mur du Centre Pompidou elle viendra se voir. Après une longue inspection, elle dira : « J’ai du courage tu sais, mais c’est ça, c’est moi ».

 

Les modèles

 

J’ai mes modèles. Depuis longtemps. Silvana Mangano, femme fatale, mère et femme idéale, Pascal Greggory, frère des bons et mauvais jours, Samuel Beckett, hanté de silence, Vladimir Horowitz, la musique homme, Yves Saint Laurent, poète inspiré, Isabelle Adjani, chaque seconde une photo, Johnny Depp, Nathalie Sarraute… Le cœur de mon travail ce n’est pas d’accumuler des portraits de différentes personnes. La plupart de mes modèles sont des artistes dont je partage la vie, amis dont j’aime et admire l’univers, l’art et la manière. Ce qu’ils font me touche. Et parfois plus. J’ai conscience aussi que ma complicité avec eux, ce n’était pas le cas avec Beckett au soliloque où le droit de passage était très mesuré, m’oblige à révéler aux autres un visage, des paroles, que sans moi ils ne connaîtraient pas.

 

La photographie peinture

 

J’ai d’abord écrit sur mes photographies. Pas tant pour raconter, entraîné par l’art de la conversation, que parce que certaines masses de blanc ou de noir trouvées à l’intérieur d’autres formes sont quelquefois autres choses à dire. Elles ont leur vie, comme certaines sculptures de Arp, que l’on n’identifie pas au premier coup d’œil, à moi, à vous de suivre leur prolongement. Se glisse dans tout vécu quelque chose de fondamental et de passionnant comme dans le chaos épique des scènes de chaque déjeuner et de chaque dîner de mon enfance, scènes de colère dignes du repas de Amarcord de Fellini. Il y avait de brefs moments de rêve, de vérité qui, au milieu de ces cris, auraient dû être sauvés. Une poésie, une justesse, un moment qui enfin tenait debout. En tout cas quelque chose d’autre, de plus que la logique désespérante de l’ordre de vie d’une famille bourgeoise qui ensevelit tout sous les cendres de règles absurdes qui engendre l’hystérie.

Prenons la photographie Trois piquets dans la neige à St Pétersbourg. Contrairement à Daniel Risset, admirable tireur de l’époque à l’insistance de qui je dois d’avoir montré mon travail de photographe, je trouve le sujet de cette photographie ennuyeux. Rien ne ressemble plus à une scène de neige qu’une autre scène de neige. Tout à coup, pour faire bouger la photographie je place entre les piquets, quelques lignes à propos de ma vie à l’époque. Alors que je croyais que c’était la confidence qui avait de l’intérêt, en fait ce sont les lignes écrites qui découpent la neige qui vont me montrer comment l’intervention du trait peut faire basculer la photographie dans un autre monde de formes. Encouragé par la vie que mon écriture donne soudain au tirage, un soir j’écris du haut en bas d’une photographie représentant Vladimir Horowitz au piano, l’histoire de notre rencontre, de notre amitié, de nos partages sans calculer les masses écrites en noir, le hasard décidant, mais derrière ces nouvelles lignes de portées, ce pianiste d’essence mystérieuse retrouve toute la distance qu’il mettait entre le monde et lui.

Chaque photo peinte est comme une rencontre. Une lutte de formes qu’inspirent le sujet, le moment de la photographie et celles avec lesquelles j’arrive spontanément, comme ces gens qui s’assoient chez vous, vous coupent la parole pour remplir votre vie de leurs amours, de leurs idées, de leurs citations, de leur non-sens, et grâce à Dieu, parfois, de leurs rires. Bien sûr que ce n’est pas moi qui aurait le dernier mot mais celui qui regarde.

 

 

 

La peinture

 

Je peins très rapidement. Il faut que je sois en forme pour peindre. Voyant, ou médium, savent-ils ce qu’ils transmettent ? On ne devait pas parler que de photographie ? Je n’ai aucune idée par où et comment je commence un tableau, ni du sentiment qui me conduit. Son point de départ surgit du hasard, lequel est fait, comme vous le savez, de millions d’observations, de pensées fulgurantes, de mots qui souvent apparaissent entre les coups de pinceau, signes des mondes qui se présentent à moi. Il m’était urgent de montrer, comme je le fais aujourd’hui grâce à la peinture, mon idée du monde, ses décisions, qui partent de tous les côtés, ce qui fait que parfois je peins des deux mains toutes ces histoires qui déjà nous emportent.

Je raconte dans Balthazar Fils de famille l’histoire d’un petit garçon malheureux mais inventif. Déjà dans cette enfance, il y avait des gens dans la rue qui me souriaient et qui m’enchantaient, c’est d’abord eux que j’ai voulu garder, que j’avais besoin d’entendre. La première couleur que j’emploie dépend toujours de la place du pot de peinture le plus proche d’une de mes mains à cet endroit. Quand j’écris ou je parle le mot qui me vient à l’esprit je le découvre en même temps que… moi. Les formes, même phénomène. Venues de loin, elles viennent éclore dans mes doigts et là se métamorphosent à mesure. Une ligne tracée en croise une autre, elle joue avec le jambage d’un mot inscrit, d’une phrase qui passe. Ici naît une chevelure, une montagne, un lac, revient une superstition, un souvenir, un signe de tendresse. Ainsi se construit l’histoire, pardon, le tableau, la vie.

 

 

François-Marie Banier, cat. Milan, La Triennale & Fondazione Mudima, 2000

 

 

 

Quotations

 

 

Photography

 

I have always hunted the unknown person, weighed by stars invisible to the eye, hopes and regrets that photography exploits as if they were gold mines. Every time, I hold out my hat to these anonymous people, full of sentiments because they touch me – my hat is my camera, of course. Every photo I take answers a precise intention that may be confused at first, but with time, the unknown reveals itself and dialogue develops. Every photo expresses a feeling, joins in a world, discovers another one.

The photographer is a casual witness who happens to be walking in the street when a crime is committed: he sees for eternity. In any case, he brings an answer. More literary people might say ‘perspectives’. My desire is to catch the life story of every person. As in Flaubert’s work, where every sentence contains the whole meaning of the novel, I am entirely present in all my photographs.

When I take a picture, I cannot leave my situation aside. The presence of the child I was, the people I knew, my identity at the moment the image was taken.

Henri Cartier-Bresson once criticised, with the master’s delectation, my painting myself in each photo (and in all that surrounds it, which I forget but which I nevertheless make participate in the scene in one way or another). But is this not, perhaps, like the tragedy of the Versailles Treaty, dividing Hungary like mincemeat? It is present in every image by Kertesz, the melancholy master who teaches entire generations of photographers how to just look out of the window at the children’s playing in a square, and in the cold window mist, he makes us see a woman taken away by a cloud. Any artist is responsible. For history and Art and for the world. I do not know every single thing happening around the world, but I know injustice and torture.

Testifying is a duty.

I was chosen by photography. I did not realise what I was doing in this world, but now I understand a bit more, and seek to know more. I have taken photography by the throat at a time when I thought writing was still too slow: syntax, novel creation problems, character and non-character edification, the non-narration, the point of view business, not to mention the semi-colon!

 

Madeleine Castaing’s picture

 

It is true I took pictures of her that conveyed more tenderness, more melancholy, more fun than the one where she is holding her wig before her like the bloody head of Giovanni Battista. A lifetime is long. Here, she is more than ninety, but she had lived with the young Picasso, Derain, Soutine – whom she encouraged to paint, only for her, for over twenty years – and she engrossed herself in A la recherché du temps perdu… In other words, she had thought about art, feelings and looked beyond appearances. She wanted this photo. She even planned it. I never asked her why she had wanted to leave a so strong image of herself. We would read her portrait again in M. Sachs’s Sabbat, or see the film again, that David Rocksavage made about her.

The session will last five minutes, three minutes longer than the session for the bald Princess Caroline de Monaco. Madeleine Castaing is lying in her bed, with her lace night-dress. ‘Have you got your camera? Follow me.’ Holding her cane, she crosses her flat, goes out and barefoot, stands in front of the door. ‘Stand facing me.’ Then she removes her wig making this gesture in public for the first time in almost a century.

‘Come on, take it !’

At the back of this photo, she wrote: ‘François-Marie Banier is to photography what Goya and Daumier were to painting.’

In 1991, when Alain Sayag exhibited it at the Centre Pompidou, she came to see herself. After a long inspection I heard her say: ‘I have courage, you know, but that’s it, that’s me.’

 

The models

 

I have my models, and I have them for a long time. Silvana Mangano, a femme fatale, an ideal mother and wife, Pascal Greggory, brother in good and bad days, Samuel Beckett, obsessed by silence, Vladimir Horowitz, an incarnation of music, Yves Saint-Laurent, an inspired poet, Isabelle Adjani, a photograph every second, Johnny Depp, Madeleine Castaing, Nathalie Sarraute… The heart of my work is not to accumulate different people’s portraits. Most of my models are artists whose lives I share, friends whose world and know-how I like and admire. What they do touches me. And sometimes even more. I am conscious too how our complicity – it was different with Beckett’s moderate easement soliloquy – obliges me to show the other a face, words they would not know without me.

 

Painting pictures

 

First I wrote on my pictures. Not so much to tell, but rather because I thought some other shapes, white and black masses had acquired an individual character. They have their own lives, like some of Arp’s sculptures that you cannot identify straight away. Something fundamental and fascinating always flows into real life. I remember when I was a child, lunch and dinner scenes were quite like an epic chaos, they were rage scenes like in Fellini’s Amarcord, from which short moments of dreams and truth should have been saved. A poetry, a precision, an eventually significant moment. Anyway, it was different, richer than the appalling logic way of life of a respectable middle-class family which buried everything under the ashes of its absurd and hysterical rules. Let’s have a look at the picture Trois piquets dans la neige à SaintPétersbourg. Unlike Daniel Risset, a remarkable photographer of the period without whose insistence I would never have shown my works, I think the subject of this photo is not original. Nothing is more similar to a snow scene than another snow scene. All of a sudden, to give movement to the photo, I write a few lines between the pickets, telling about my life at the time. When I thought the interest thus emerged from confidence, the written lines, cutting into the snow, were to show me how the stroke intervention could make the photo tip over into another shape world.

The life my writing poured in the print comforted me, so that one night, on a photo showing Vladimir Horowitz sitting at his piano, I started writing the story of our meeting, from top to bottom. I haven’t worked out the white written amounts nor the black written amounts: they were born randomly. But with these new stave lines, the mysterious character he is, is fully restored the distance he wanted between the world and himself.

Every painted photo is like a meeting. A battle of forms inspired by the subject, the shot instant, and the shapes I spontaneously arrive at, like these people who drop in, cut you short and fill your life with their love affairs, their opinions, their references, their non-sense and, sometimes, thank God, their laughters. Although I am in possession of all the colours, those who are behind the photograph, and those who watch it, will have the last word.

 

The painting

 

I paint very quickly. I need to be in form to paint. Then I feel like I am a clairvoyant, or a medium instead. Aren’t we supposed to talk of photography? I have no idea where and how I start a painting. No more can I say of the feeling that leads me. Its starting point emerges from chance, which, as you know, is made of millions of observations, dazzling thoughts, words flashing between brushstrokes, signs of these worlds appearing to me. I urgently wanted to show, like I am doing now through my paintings, my view of the world, its decisions going in all directions, so that it sometimes takes both hands to paint these already-taking-us-away stories. Balthazar fils de famille tells the story of a sad but inventive kid. In this childhood painting, I was already interested in the people in the street: they were smiling at me and enchanting me. They are the ones I first wanted to keep. The first colour I use almost always depends on the nearest pot of paint. When I write or speak the word that comes to my mind, I discover it at the same time as… myself. Same thing for the shapes. Deeply inside, they come and take form through my fingers where they progressively change. A line crosses another line, plays with the downstroke of a world, of a passing-by-sentence. Here a hair, a mountain, a lake is born; here a superstition, a souvenir, a sign of tenderness returns. This is how the story, I mean the painting, life, is created.

 

 

Citazioni

 

La fotografia

 

Ho sempre braccato l’ignoto carico delle stelle invisibili a occhio nudo, speranze e rimpianti che la fotografia coltiva come altrettante miniere d’oro. Ogni volta a questi anonimi, pieno di sentimenti che mi commuovono, tendo il moi cappello. Il moi cappello è la mia macchina fotografica. Ognuna delle mie fotografie risponde a un interesse preciso, forse confuso nel momento in cui salto su, ma, con l’andare del tempo, l’ignoto si rivela e il dialogo si sviluppa. Ogni fotografia exprime un sentimento, partecipa a un mondo, ne scopre un altro.

Il fotografo è quel testimone del caso che passa per strada nel momento di un delitto ; vede per l’eternità : in ogni modo dà un ariposta. Altri, più letterari, diranno “prospettive”. Il moi desiderio è catturare il romanzo della vita di ciascuno.

Così come in ogni frase di Flaubert è presente il senso di tutto il libro, c’è tutto me stesso in ciascuna delle mie fotografie.

Quando scatto una fotografia, non posso prescindere dalla mia situazione. Dalla presenza del bambino che sono stato, dalle persone che ho conosciuto, dalla mia identità al momento dello scatto e da quello che è intorno, che dimentico ma che faccio partecipare in una maniera o in un’altra alla scena.

Una volta Henri Cartier-Bresson mi rimproverò, con tutto il sottile piacere del vecchio maestro, di fare, a ogni scatto, il moi stresso ritratto. Ma non è forse tutta la tragedia del trattato di Versailles che taglia l’Ungheria come burro che si ritrova in ciascuna delle vedute di Kertesz, dottore in malinconia che insegna a generazioni di fotografi a guardare semplicemente dalla finestra lo sciamare dei bambini in un giardinetto pubblico e ci fa riconoscere, nella condensa dei vetri gelati, il corpo di una donna che una nuvola lontana porta via?

Ogni artista è responsabile. Della Storia, dell’Arte e del Mondo. Non so tutto quello che succede nel mondo, ma conosco l’ingiustizia, la tortura.

Testimoniare è un dovere.

La fotografia mi ha scelto. Io non mi rendevo conto di dove andassi a parare in questo mondo, ma adesso so un po’di più, e ogni giorno cerco di saperne di più. Ho preso la fotografia per il collo in un’epoca in cui la scrittura era ancora troppo lente per me : problemi di sintassi, di concezione del romanzo, la costruzione di un personaggio, la non-narrazione, la faccenda del punto di vista, senza parlare poi del punto e virgola !

 

A proposito della fotografia di Madeleine Castaing

 

È, vero che di lei ho fatto fotografie più tenere, più malinconiche, più comiche di quella nella quale tiene davanti a sé la sua parrucca come la testa sanguinolenta del Battista. È lunga una vita. In questa foto ha più di novant’anni, ma aveva vissuto accanto al giovane Picasso, a Derain, a Soutine – che ella incitò a dipingere solo per lei, per più di vent’anni – e non leggeva in maniera cmeopatica A la recherche du temps perdu… In poche parole, ella aveva rifletutto sull’arte, sui sentimenti, non si fermava alle apparenze. Questa fotografia è lei ad averla voluta. Costruita, anche. Non le ho mai chiesto perché abbia desiderato lasciare di sé questa immagine così forte. Bisognerebbe rileggere in Le Sabbat il ritratto che fa di lei Maurice Sachs o rivedere il film che ha girato su di lei David Rocksavage.

Quella seduta prenderà cinque minuti, tre di più della seduta per la fotografia della principessa Carolina di Monaco calva. Madeleine Castaing è sdraiata sul letto, in camicia da notte di pizzo. “Hai la tua macchina fotografica ? Vieni con me.” Bastone in mano, attraversa l’appartamento, ne esce e, a piedi scalzi, si pianta davanti alla porta : “Mettiti di fronte”. Si toglie allora la parrucca, gesto que fa davanti a qualcuno per la prima volta dopo quasi un secolo : “Su, via ! Scatta !”

Sul retro di quella fotografia scriverà : “François-Marie Banier sta alla fotografia como Goya e Daumier stanno alla pittura.”

Quando, nel 1991, Alain Sayag apprenderà la foto alla parete del Centre Pompidou, lei verrà a vedersi. Dopo una lunga ispezione, sentirò dire : “Ho un bel coraggio, sai, ma così è, sono io.”

 

I modelli

 

Ho i miei modelli. Da molto tempo. Silvana Mangano, donna fatale, madre e donna ideale, Pascal Greggory, fratello dei giorni buoni e cattivi, Samuel Beckett, ossessionato dai silenzi, Vladimir Horowitz, la musica fatta uomo, Yves Saint Laurent, poeta ispirato, Isabelle Adjani, una foto ogni secondo, Johnny Depp, Madeleine Castaing, Nathalie Sarraute…

Il senso profondo del mio lavoro non è quello di accumulare ritratti di persone diverse. I miei modelli sono per lo più artisti di cui condivido la vita, amici di cui amo e ammiro l’universo, l’arte e la maniera. Quello che fanno mi colpisce. E a volte anche più. Mi rendo anche conto che la mia complicità con loro – questo non era il caso con Beckett, al cui soliloquio il diritto di accesso era molto limitato – mi costringe a rivelare agli altri un volto, parole, che senza di me non conoscerebbero.

 

La fotografia dipinta

 

Dapprima ho scritto sulle mie fotografie. Non tanto per raccontare, quanto perché certe masse di bianco o di nero che avevo un carattere individuale. Hanno una vita loro, come certes culture di Arp, che a prima vista non si riconosce. In ogni vissuto si insinua qualcosa di fondamentale e di appasionante, come nel caos epico delle scene di ogni pranzo e di ogni cena della mia infanzia, scene di collere degne del pranzo in famiglia di Amarcord di Fellini, c’erano brevi momenti di sogno, di verità che, in mezzo a quelle grida, avrebbero dovuto essere salvati. Una poesia, una giustezza, un momento che aveva insomma ragione di essere. In ogni caso qualcosa di diverso, qualcosa di più della logica disperante dell’ordine di vita di una famiglia borghese e rispettabile che seppelliva tutto sotto la cenere delle sue regole assurde e isteriche.

Prendiamo la fotografia Trois piquets dans la neige à Saint-Pétersbourg. Contrariamente a Daniel risset, stampatore dell’epoca alla cui insistenza devo di aver mostrato il moi lavoro di fotografo, trovo noioso il soggetto di questa fotografia. Niente è più simile a una scena di neve di un’altra scena di neve. Tutt’a un tratto, per animare la fotografia, scrivo tra i paletti alcune righe a proposito della mia vita a quell’epoca. Mentre ero convinto che fosse la confidenza ad avere interesse, in realtà sono le righe scritte che tagliano la neve a dimostrarmi come l’intervento del segno grafico possa far slittare la fotografia dentro un altro mondo di forme.

Incoraggiato dalla vita che la mia scrittura conferisce improvvisamente alla stampa, una sera scrivo dall’alto in basso, su una fotografia che rappresenta Vladimir Horowitz al piano, la storia del nostro incontro. Non ho calcolato le masse scritte in bianco, le masse scritte in nero, ha deciso il caso, ma, dietro suel nuovo pentagramma, quel pianista dalla natura misteriosa ritrova tutta la distanza che metteva tra il mondo e sé.

Ogni foto dipinta è come un incontro. Lotta di forme ispirate dal soggetto, dal momento della fotografia e forme con le quali arrivo spontaneamente, come quelle persone che vengono a sedersi a casa vostra e vi tolgono la parola per riempire la vostra vita dei loro amori, delle loro idee, delle loro citazioni, del loro non-senso e, grazie a Dio, talvolta anche delle loro risate. Benché io abbia a mia disposizione tutti i colori, non sono io ad avere l’ultima parola, ma colui che è dietro la fotografia, e colui che guarda.

 

La pittura

 

Dipingo molto rapidamente. Bisogna che io sia in forma per dipingere. Allora mi sento come un veggente, piuttosto un medium. Nons si doveva parlare solo di fotografia? Non ho alcuna idea da dove e come io cominci un quadro, né del sentimento che mi guida. Il suo punto di partenza nasce dal caso, il quale è fatto, come sapete, di milioni di osservazioni, di pensieri folgoranti, di parole che spesso appaiono tra le pennellate, segni dei mondi che mi si presentano. Urgeva in me il desiderio di mostrare, come faccio oggi grazie alla pittura, la mia idea del mondo, le sue decisioni, che nascono da tutte le parti, il che fa sì che talvolta io dipinga a due mani tutte queste storie che già ci travolgono.

In Balthazar Fils de Famille racconto la storia di un ragazzino infelice ma pieno di inventiva. Già in quell’infanzia c’erano persone in strada che mi sorridevano e che mi affascinavano ; sono in primo luogo proprio loro che ho voluto serbare. Il primo colore che uso dipende quasi sempre dal barattolo di pittura che si trova più vicino a una delle mie mani. Quando scrivo o quando pronuncio la parola che mi viene in mente, la scopro io stesso in quel momento. Le forme, stesso fenomeno. Venute da lontano, mi sbocciano tra le dita e la loro metamorfosi avviene a poco a poco. Una linea tracciata ne incrocia un’altra, gioca con il segno di una parola scritta, di una frase che passa. Qui nasce una capigliatura, una montagna, un lago, ritorna una superstizione, un ricordo, un segno di tenerezza. Così si costruisce la storia, scusate, il quadro, la vita.